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Stéphanie Hochet, le blog officiel

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Au bonheur des incipits

Publié par Stéphanie Hochet

Catégories : #Mes lectures

Au bonheur des incipits

Un hommage aux plus beaux débuts de romans

Romancier et théoricien de la littérature, Laurent Nunez (né en 1978) a été à la tête du Magazine littéraire et des pages culture de Marianne. Ce nouveau livre est une ode aux exordes.

Prendre le temps. Tel serait l’esprit de l’essai de Laurent Nunez, L’énigme des premières phrases. Nous les connaissons parfois par cœur, ces incipits célèbres. Mais il faut se méfier de ce qu’on répète machinalement, sans plus goûter leur saveur exceptionnelle. La caractéristique même d’un classique est qu’il semble meilleur à la relecture qu’à la lecture. Le mystère du style nous apparaît en pesant chaque mot. C’est l’objectif que s’est donné Laurent Nunez : s’arrêter sur chaque terme des premières phrases et décrypter ce qui est sous-entendu, caché, révélé. Ces 18 œuvres passées au microscope ont-elles encore de quoi nous surprendre ? Et si les premiers vers d’Andromaque (1667) posséd[aient] l’éclat du cynisme ? interroge Nunez. Et si l’ouverture du Don Juan de Molière était une déclaration d’amour grimée au théâtre et non au tabac donc parle Sganarelle ? Il faut se méfier des sens évidents.

Le message de Baudelaire à sa mère quand il écrit « La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse » est une confession de poids sur son enfance. Tout est dit pour qui prend la peine de savourer les litotes. C’est sans doute un des passages les plus forts de ce livre. La douleur de l’enfant, l’apostrophe à cette mère qui lui survivra et le fera enterrer dans la même sépulture que son beau-père, le général Aupick que Baudelaire  vomissait… Et cette servante, Mariette, dont nous ne savons pas grand-chose (dont la vie fut probablement sans vague) si ce n’est qu’elle était un réconfort pour le jeune Baudelaire. Le vers est un miracle qui étreint, on y lit la modestie de la servante, « Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse », la prière de Baudelaire, « Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs. » La peine, « Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs. » C’est ensuite le tour de Zola et son Germinal, à l’opposé des lieux communs qu’on ressasse pour définir son auteur  décrit comme naturaliste  ou tel un journaliste dépeignant la société française sous le second empire. Nunez montre comment l’écrivain s’affranchit de la réalité en une phrase. On n’échappera pas à la phrase star des incipits, « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » qui ouvre La Recherche de Marcel Proust. Phrase si courte et si simple que Proust a eu besoin de plusieurs années pour la trouver… Et Laurent Nunez d’attirer notre attention sur les mots temps de longtemps et heure qui nous donnent la clé de la cathédrale littéraire proustienne. Il y aura L’Etranger de Camus, Mallarmé, Aragon, Queneau – avec son irrésistible ouverture de Zazie dans le métro : « DOUKIPUDONKTAN, se demanda Gabriel excédé. »

L’exercice peut sembler parfois un peu tiré par les cheveux, car Nunez interprète les moindres adverbes et leur attribue un sens prodigieux dont on doute parfois, mais ce livre est une ode au style, un hommage à la plus belle des langues. Il donne terriblement envie de relire les classiques.

S.H.

L’énigme des premières phrases de Laurent Nunez

Grasset, collection Le Courage

195 pages

Mars 2017

 

 

Au bonheur des incipits
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