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Stéphanie Hochet, le blog officiel

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La Faim de Knut Hamsun

Publié par Stéphanie Hochet sur 29 Juin 2009, 15:11pm

Catégories : #Combat de l'amour et de la faim

   Publié pour la première fois en Norvège en 1890, le livre de Knut Hamsun traite d’une obsession : la faim. Quand il était jeune homme, apprenti journaliste et apprenti écrivain, l’auteur a erré dans la ville de Christiania, l’ancien Oslo, en quête d’un travail, d’un logement, et, plus cruellement, de quelque chose à se mettre sous la dent. Ce récit est son histoire.
    Corpus du texte, le thème de la faim est développé dans tous ses détails. De ses conséquences sur le corps, en terme de douleurs, crispations, pertes de cheveux etc. à son emprise sur la psyché : troubles et déformations morales, mirages, hallucinations, ivresses. Comment transforme-t-elle celui qui en souffre ? Idée fixe du narrateur, la faim ne se fait pas oublier longtemps et le personnage en vient à se soulager en mangeant des copeaux de bois, en suçant des cailloux, ou en mâchant un morceau de tissu. Le corps souffre, se creuse et finit par ne plus supporter la nourriture, rejette ce qu’il absorbe – dans une scène poignante, le narrateur interroge son entourage pour savoir ce que son estomac pourrait garder : « du lait bouilli », lui répond-on.
    Héros de l’errance, sans autre identité que celle qu’il s’est inventée, le personnage est un homme tenu par son orgueil. Quand la police le questionne, il s’invente une identité d’intellectuel qui le prive d’un bon pour une ration de nourriture. Plus tard, il refuse de se loger dans une pièce qu’il n’a pas payée, préfère donner à des mendiants le peu qu’il possède, ne révèle jamais sa misère et donnerait toute « sa vie pour un plat de lentilles ». Puisqu’il n’a pas de foyer fixe, sa vie, ou plutôt sa survie, est une longue route le long de laquelle il s’arrête par moments mais le désespoir, l’urgence, et toujours la faim l’incitent à repartir. Quand le rédacteur en chef d’une grande revue (qu’il appelle « le commandeur » dans une bouffée de sentiment oedipien) le rétribue pour un article, l’argent lui permet de combler sa faim mais ces quelques sous ne font pas long feu. Il confie ses affaires au Mont de Piété, n’envisage rien à long terme, invente des histoires pour qu’on ne le prenne pas pour un vagabond et continue sa course d’animal affamé.
    La véritable aventure se situe dans la transformation d’un corps en souffrance. La faim lui « ronge » le ventre, lui met les nerfs à vif, crée une distance avec le monde, l’isole, l’assèche : « tout mon mécanisme était détraqué ; les filles étaient devenues pour moi presque comme des hommes, la misère m’avait totalement desséché ». Expérience mystique sans doute puisque le jeûne  cristallise sa perception, lui donne des visions (ses tartines deviennent des biftecks), l’invite au blasphème et lui ouvrent les portes de la poésie : il voit  « la nuit calme, comme enceinte » et dans son incapacité à écrire, il n’a plus qu’à prier qu’ « une idée jaillissante [lui] mette les mots dans la bouche ». Expériences fortes mais qui ne suffisent pas à le maintenir en vie. Pour chasser son engourdissement, il se mord un doigt jusqu’au sang.
    Une vie de chien. Celle d’un homme orgueilleux que le lecteur ne comprend pas toujours, parce qu’il se détourne des restaurants populaires par crânerie et jette à la tête de la logeuse qui l’a mis dehors l’argent qu’il a obtenu miraculeusement. L’homme n’est pas avare de gestes absurdes et grandioses, et sa fierté est un guide. Ecoeuré d’assister à des scènes sinistres comme celle où un adulte crache sur la tête d’un gosse innocent, ou celle où un vieillard paralytique devient le souffre douleur de deux gamines, le narrateur semble vomir. De la même façon qu’il a vomi physiquement auparavant. La misère l’aura torturé de toutes les façons, elle n’aura pas tué son humanité. Il ne lui reste qu’à fuir, se retirer du monde. Ce n’est que lorsqu’il aura réalisé son désir de s’engager sur un bateau de commerce qu’il respirera. Et nous aussi.

    Stéphanie Hochet, Janvier 2009.

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