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Stéphanie Hochet, le blog officiel

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"Volutes d’écriture d'un cobaye" Journal de la semaine du 25 avril au premier mai 2009.

Publié par Stéphanie Hochet sur 29 Juin 2009, 15:22pm

Catégories : #Libération


Volutes d’écriture d'un cobaye

 

Samedi :

Nicotine
Italo Svevo commence un roman sublime en parlant du tabac, je me demande s’il y a moyen de faire pareil avec un journal.
La cloppe et moi. J’ai arrêté la cigarette juste avant l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Coup de chance. Aujourd’hui, quand je regarde un film qui date de quelques années où les personnages fument dans les cafés, j’ai un petit pincement au cœur. C’est un détail qui rend nostalgique. Nostalgique mais je n’aurai tout de même pas de regret. C’est bien comme ça. Je pense me remettre à fumer, juste pour le plaisir, pour le plaisir de sortir en douce et en griller une dans la rue avec ceux qui n’ont pas su s’en passer. On fait comment pour recommencer ? Je me rappelle comment ça a débuté. J’avais 16 ans, et pour me rapprocher de mon flirt de l’époque, j’ai cherché à imiter. Je me suis acheté un paquet de « Camel » (10 francs tout ronds à l’époque), j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre et j’ai allumé la sèche. C’était écœurant. Nausées, toux, respiration coupée. Et tout ça pour célébrer un être cher. J’ai été rassurée quelques années plus tard quand j’ai retrouvé chez Svevo la même obstination absurde. Dans La conscience de Zeno : le narrateur se rend malade avec les cigares de son père, ce qui ne l’empêche pas de continuer. Adolescente, j’étais pareille : J’allais les fumer en cachette. Bien sûr, au moment de m’en emparer, j’étais pris d’un frisson de répulsion à l’idée du malaise que ces cigares allaient déclencher en moi. Et puis je fumais jusqu’à ce que des sueurs froides couvrent mon front et que des crampes me tordent l’estomac. Il ne sera pas dit que dans mon enfance j’aie pu manquer d’énergie. Il ne s’épargne jamais, il n’a jamais épargné sa santé. Et adulte, il se fait tancer par son médecin qui joue le rôle de père symbolique.
Il y a dix ans, je me fichais pas mal des interdictions dans ce genre-là. Je revois l’index d’un quidam qui me désigne l’autocollant « Interdit de fumer », peu me chaut. Ma cigarette est allumée et le restera jusqu’au mégot, et pourquoi devrais-je supporter les leçons de savoir-vivre de je ne sais qui ? Fumer n’était rien d’autre qu’une façon un peu étrange et pas trop ennuyeuse de vivre. Là encore c’est Italo Svevo qui en parle le mieux.
Drôle d’ambiance maintenant dans les cafés. J’ai été un tyran quand il s’agissait de ne pas respecter les interdictions. Maintenant que je ne fume plus, je suis tentée de faire des remarques à ceux qui ne les respectent pas. Dix ans pour passer de l’autre côté.

Dimanche :

Sexe, provocations et théologie
Un ami écrivain voulait consacrer un livre aux meilleurs débuts de romans. Je n’ai plus de nouvelles de lui.
Evidemment la première phrase de la lettre au père de Kafka, connue, impeccable, une vraie petite carte postale de l’incipit criant : Tu me demandes pourquoi je prétends avoir peur de toi, ce prétends me fait toujours mal. Et puis il y a le début d’Orlando, d’une beauté graphique : He – for there could be no doubt of his sex…Le il planté dans le décor, isolé par l’incise. Solitude du personnage, pronom droit comme un « i », du dessin en somme.
Combien d’auteurs ont parlé de la mort avec talent ? La décomposition pourrait rappeler le plaisir sexuel, dit l’Italien que j’ai cité plus haut. Quand on approche les auteurs mystiques tels que Dürrenmatt on rencontre des mélanges surprenants, festins, ivresse orgiaque, culpabilité, assassinat. Après des études de théologie, l’auteur suisse renonce au mysticisme en écrivant un premier texte où il raconte qu’ayant découvert l’enfant Jésus mort dans la neige, il se met à le manger ; sa chair a le goût du massepain.
Après les séismes mortels, Berlusconi s’est adressé aux rescapés qui dormaient sous des tentes : Ils n’ont qu’à penser qu’ils font du camping pour le week-end en attendant les hôtels, j’ai rêvé ou quoi ? Je relis le courrier de Claudio Morandini, mon camarade italien : Vos hommes politiques de droite ont au moins une sensibilité institutionnelle, un sens de l’état, une politesse qui manque dans cette interminable farce à la Jarry ou à la Ionesco qui se joue en Italie. Moi je me sens étranger dans mon propre pays. Merci Claudio de me remonter le moral. Qu’aurait fait le nerveux Sarkozy, si la France avait tremblé ? Dois-je me réjouir de vivre en France ?

Lundi :

Substances chimiques et littérature.
On ne devrait pas tester des médicaments pour le compte d’un laboratoire quand on est hypocondriaque.
Mais en même temps, peut-on se déclarer écrivain et ne pas engager jusqu’à son corps pour écrire ? Pour arrondir mes fins de mois, je teste quelques substances dont je ne sais pas grand-chose. Une recommandation consistant à ne pas boire d’alcool, je choisis de commencer un lundi.
Je me concentre sur mon roman. …Venez, mots misérables /pour exprimer plus misérable encore/pour exprimer le tombé, le dévasté, le méconnaissable (Michaux). Silence dans les sphères de l’imagination. Je constate une fissure sur le mur de la pièce. Ne faudra-t-il pas repeindre ? Mon attention se concentre sur cette fissure, le temps passe et à l’instant où je crois toucher l’invisible réel dont parle Mauriac, au moment où j’allais fixer sur la page quelque chose de dévasté ou pourquoi pas du méconnaissable, une terrible démangeaison dans la jambe gauche me met au supplice. La peau est écarlate, après que mes ongles l’ont labourée. Serait-ce un effet secondaire des médicaments ?

Mardi :

Premières fissures
Même dose de cachets, même heure.
Je me suis installée à mon bureau à 9H30 tapantes, comme hier. Je relis ce que j’ai écrit les jours précédents, relève la tête. Toujours cette fissure au mur, obsédante. Ne s’est-elle pas agrandie ? Je me pose la question et finis par en être persuadée. C’est tout de même inquiétant. J’aurais peut-être dû la mesurer.
Le labo m’appelle. Je m’y rends pour me faire ausculter. Tout va bien, je rentre.
J’avance lentement dans mon roman. Quelque chose me perturbe. Je suis obligée de m’arrêter. Ma tête est lourde, mon cerveau comprimé. La fissure au mur s’agrandit devant moi. J’écarquille les yeux. Ca ne va pas. Je débusque ailleurs une autre fissure, dans la cuisine. Est-ce que celle-ci va également s’agrandir ? Je passe dix bonnes minutes à m’interroger, à surveiller. Rien. Je retourne à mon roman. C’est l’histoire d’un personnage chinois par sa mère, portugais par son père qui fait du dressage de chiens policiers. Les cabots ont la particularité de flairer les immigrés sans papier. Le financement d’une telle entreprise est prodigué par le ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. Ce dispositif est maintenu secret mais différents pays dont l’Italie (petite pensée à Claudio M.) espèrent l’adopter – Berlusconi ne contient plus son enthousiasme. C’est de la science-fiction bien sûr. Un drôle de son me perturbe les oreilles. Y a-t-il un nid d’abeilles sous le toit de mon immeuble ? Difficile à dire, personne ne s’est plaint jusqu’à présent. Je ne vois pas les insectes, je les entends. Point intéressant. Je téléphone à une amie pour lui en parler. Tu as écouté de la musique dernièrement ? me demande-t-elle. Oui. Quel genre ? Dominique A. Alors ne cherche pas plus loin. Je ne comprends pas cette amie. Je raccroche et retourne à mon labeur d’écrivain. La fissure dans le mur s’est encore agrandie. Quel est le nom des cachets que me donne le labo, déjà ? Qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur la boite. Je ne parviens pas à déchiffrer les idéogrammes chinois d’un côté de l’étiquette et les mots portugais de l’autre.

Mercredi :

Hallucinations
De deux cachets le matin, je passe à trois, comme me l’a indiqué le labo.
J’ai toujours eu une confiance aveugle en la médecine. Je dois être un peu crédule car dès l’instant qu’on porte une blouse blanche, je me retrouve dans la situation de l’enfant face à l’adulte, je bois béatement les paroles. La personne en blouse blanche serait dépositaire d’une sagesse infinie.
Assise devant ma page blanche, je gribouille des petits dessins dans la marge. Mon bras droit repose sur la table. Je ferme les yeux. Quelque chose a bougé. J’ignore quoi, je suis seule et je n’ai pas d’animal de compagnie. J’ouvre les yeux, mon bras droit est toujours posé sur la table mais il s’est dédoublé. J’ai deux bras droits. Je n’ose y croire. L’effroi m’immobilise. J’observe l’autre bras, le gauche. Tout est normal pour lui, le coude est sur la table, la main dans le vide, indédoublé.

Jeudi :

Quand la santé va
J’appelle le labo pour leur dire que je suis restée couchée toute la journée. Je suis furieuse, qu’est-ce qu’ils imaginent ? Que je vais accepter d’avoir deux bras droits, trois ongles incarnés au pied gauche, des bubons sur les joues et fourmillement dans les membres inférieurs sans protester ? Je ne suis pas d’accord.

Vendredi :

Première cigarette
Un homme en blouse blanche est venu me voir chez moi. Il m’a recommandé de voir la vie du bon côté, mes bubons vont disparaître dans 15 jours, me voilà rassurée. Il m’a aussi demandé de ne pas parler de lui. Il a emporté le reste des cachets et quand j’ai demandé quelle en était la substance, il a refusé de me répondre.
J’ai terriblement envie de fumer.

 

 

S.H.

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