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Stéphanie Hochet, le blog officiel

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Article de Nils C. Ahl dans "Le Monde" du 19/02/09.

Publié par Stéphanie Hochet sur 29 Juin 2009, 15:41pm

Catégories : #Combat de l'amour et de la faim

Ni masque ni costume : le livre de Stéphanie Hochet n'est pas un roman français déguisé. Cet écrivain-là avait vraiment besoin des Etats-Unis pour son drame, comme d'autres de l'Antiquité pour leurs tragédies. Réaliste, son Amérique n'est pas un décor, c'est un répertoire de forces romanesques, une mythologie (celle de la politique, de la religion et de la société américaines des années 1910 et 1920) et un espace dramatique rythmé par la mélopée irrégulière du road novel (ou motel novel, de fait).


L'auteure, née en 1975, dont c'est le sixième roman, s'en explique justement en quatrième de couverture : "Si ce roman se passe au début du XXe siècle, dans le sud des Etats-Unis, (...) c'est parce que cette histoire de coureur de dot ne pouvait avoir lieu que là, sur ces terres puritaines hantées par l'idée du péché. Mon personnage est un aventurier de l'amour, et l'Amérique convient à son sens de l'aventure." Ce personnage, Marie, ainsi baptisé en hommage à Lafayette, semble en effet aussi évidemment américain qu'un personnage d'Erskine Caldwell (dont il partage l'année de naissance, 1903) ou de Mark Twain (à qui il doit un peu de ses habits de vagabond).

Combat de l'amour et de la faim retrace ainsi, dans une Amérique aussi fantasmée que crédible, le parcours erratique d'un jeune homme pauvre qui devient criminel sans s'en rendre compte. Dans le sillage d'une mère en quête de rédemption sociale et d'un bon mariage, il traverse sans trop souffrir une enfance pauvre en Louisiane. Chassé du foyer enfin respectable que sa mère a bâti auprès d'un pasteur, il remonte le Mississippi - à pied et en train. Cette remontée du fleuve est sa sortie de l'enfance.
Marie apprend à survivre auprès des femmes que le destin met sur sa route : il les aime mais il les vole et les quitte. On le dénonce, on le recherche, on l'enferme. Ce roman est sa défense - une défense par le récit, à la première personne. Un roman de (dé)formation.
Car les illusions révélées du monde adulte détricotent ici l'enfance et ses certitudes. Les vingt-six années d'existence de Marie se décomposent en deux périodes contradictoires de treize ans. D'un côté, l'enfance, la relation fusionnelle entre un petit garçon et sa mère, les vérités de l'amour. De l'autre, la trahison, le battement irrégulier des rencontres, les mensonges de la faim.
Violemment sensuel, le roman de Stéphanie Hochet trouve sa respiration dans une alternance sexuelle de pleins et de vides, de fusions et de séparations. Au corps passif du jeune garçon bien nourri par sa mère succède le corps actif de l'adolescent affamé. Obsédé par le manque, Marie cherche à remplir son existence d'argent, de nourriture et de femmes. En fait, il devient sa mère - en reprenant sa quête.
Les femmes de Marie le comblent momentanément, et au sens propre. Elles sont l'apprentissage de son combat pour lui-même dans la fuite de l'autre. Elles sont les étapes d'un désir qui est celui d'un retour à la matrice, à la chaleur sans nom du ventre maternel, car "aucune femme ne me veut autant que ma mère". Sur le chemin de ces limbes sans existence et sans espace (comme la prison où il finit), les femmes de Marie sont un chapelet qu'on égraine : April, May, June (soit "avril", "mai", "juin"), comme le temps qui passe.

"UN PÉNITENCIER EN PLUS GRAND" Dans ce roman romanesque, aussi intense que le désir et la faim, Stéphanie Hochet rend un hommage ambigu à la fiction. De ville en ville, Marie se réinvente une nouvelle vie. Il dissimule, il devient hypocrite, il réécrit son roman personnel.

Mais sur cette terre mythique de la frontière repoussée et de l'éternel renouveau, le passé ressurgit toujours. Ici, sous la forme d'un avis de recherche placardé dans le Wyoming. "C'est un peu ça, l'illusion de l'Amérique, dit le narrateur, elle est si vaste que l'on croit tout recommencer ailleurs ; en vérité, ce n'est qu'un pénitencier en plus grand : on est toujours rattrapé par ses erreurs."
Le passage de l'enfance à l'âge adulte est une tragédie. Le rêve américain est une cage dorée. Stéphanie Hochet continue l'expérience d'un théâtre de la cruauté déjà tentée dans Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007), à qui, à l'évidence, il manquait l'Amérique. C'est beau comme un écorché, et c'est très bien ainsi.
Nils C. Ahl

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