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Stéphanie Hochet, le blog officiel

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«Je» est bon parce qu’il est moi, Libération, juillet 2009

Publié par Stéphanie Hochet sur 14 Août 2009, 16:34pm

Catégories : #Libération


«Je» est bon parce qu’il est moi, Libération, 29 juillet 2009

Et si c’était un joueur de crapette, un lecteur passionné de la Princesse de Clèves, un gaffeur ou même un imposteur… Cet été, «Libération» a demandé à quatorze écrivains de se mettre dans la tête de notre président pour en explorer les facettes les  plus folles. Aujourd’hui : Sarkozy le tout-puissant

Par STÉPHANIE HOCHET

Ils disent que je n’ai pas lu la Princesse de Clèves, que je ne connais pas ce texte ancien, précieux, cette Mme de la Fayette. C’est faux. Moi je sais très bien de quoi parle «la Princesse» : d’une femme mariée, amoureuse d’un homme jeune et beau qui n’est pas son mari, d’un homme important à la cour du roi, un duc couvert de mérites, avenant et ambitieux, un prince qui avait tout pour devenir l’homme politique le plus puissant de son pays si cette femme ne s’était pas refusée à lui. Pourquoi «la Princesse de Clèves» ? Pourquoi nous rebat-on les oreilles avec cette femme qui n’a jamais fait qu’une chose dans sa vie : s’interdire tout plaisir et frustrer un homme ambitieux ? Ça ne sert à rien d’être connue si votre credo est le refus. Pour qui se prenait-elle ? Moi, à la place de Nemours, j’aurais cherché une femme avec plus de personnalité que ça, une femme qui aurait eu envie de réussir en admirant son reflet, son ambition en moi. On a dit que Cécilia m’en avait fait voir de toutes les couleurs, on l’a dit mais au moins elle ne s’était pas refusée à moi. Pour qui donc se prenait cette princesse-là ? Elle ne pouvait pas suivre l’exemple de Diane de Poitiers qui avait su s’offrir d’abord au roi puis à son fils quand il a accédé au trône ? Rien n’est plus odieux que ces mijaurées qui vous font croire qu’elles sont tellement au-dessus de vous en vous snobant.

Ça, c’est une attitude que je ne supporte pas : que quelqu’un vous regarde de haut, avec une étincelle de provocation dans le regard, c’est insupportable. Pour moi il faut un minimum de respect, je n’aime pas ces airs ironiques. Ces femmes qui prétendent refuser nos avances se rendent-elles compte de l’honneur que nous leur faisons en daignant vouloir d’elles ? N’est-ce pas singulièrement renverser les rôles de se croire capable de faire la fine bouche alors qu’elles sont dans la situation de marchandises espérant être achetées ? Le client est roi, me semble-t-il. En séduction comme ailleurs, il n’y a qu’une loi : celle de l’offre et la demande.

Pour tourner la page, entrer de plain-pied dans le XXIe siècle, et faire table rase de la politique démodée à la Chirac, trop paysan, trop passéiste avec des semblants de réflexes à la De Gaulle, il fallait un homme volontaire, vigoureux, qui ait le cran de tourner la page du RPR et d’incarner l’UMP.

Un exemple vivant du roman d’éducation

La politique demande de l’ordre, de la discipline, mais rien de grand ne pourrait être accompli sans amour. J’aime qu’on m’aime. Je veux plaire pour être aimé. J’ai beaucoup parlé de mes origines hongroises et de mon combat pour réussir dans la société française. Ne suis-je pas un personnage de roman, un exemple vivant du roman d’éducation ? J’ai un côté Julien Sorel hongrois. Jeune homme perdu dans un pays qui n’avait pas accueilli ses racines, j’ai su me hisser à la tête de l’Etat. L’Amérique m’aura enseigné les parcours de self-made-man, j’aurai illustré cette destinée en France. Par la seule force de ma volonté. Avant mon arrivée à sa tête, la France était un pays vieillissant, assisté, qui ressassait sa nostalgie et son antiaméricanisme. J’ai voulu sortir la Nation de cette impasse, lui redonner sa place de grande puissance. J’ai incarné cette idée. Dès le premier jour, j’ai habité ma fonction de Président avec une ferveur de convictions qu’on aura rarement vue. Je me suis donné tout entier, sans limite ; j’ai sacrifié ma vie privée pour qu’on connaisse mon implication. Puisqu’un Etat est une famille, j’ai accepté d’endosser le rôle du pater familias, d’éduquer, d’encourager et de punir. Les enfants ont besoin qu’on leur explique le sens des choses, je ne fuis pas mes responsabilités, je m’engage, j’explicite, je répète et je tance. Je suis prêt à investir politiquement mon corps, à accueillir sur ma chair les stigmates de l’Etat.

Au commencement, j’ai créé le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire. Je l’ai créé pour réunir les paradoxes, les reconduites à la frontière et l’amour de la patrie, le ciel et la terre. Je l’ai créé et on ne m’a pas compris, pourtant je sais que j’ai raison. Et pour livrer au peuple la bonne parole, j’ai parlé et je parle le soir à la télé. Mon seul véritable rival n’est pas Barack Obama, contrairement à ce qu’on prétend ; c’est Dieu. Les pouvoirs qu’on Lui prête sont en vérité les miens. A commencer par l’ubiquité : à la lettre, je suis partout en même temps. Je suis si petit et nerveux que je me déplace très facilement. Comme une puce à échelle planétaire, en un seul jour, je saute des Vosges à l’Afrique, de la Guadeloupe à l’Afghanistan, et de Oulan-Bator à Baton Rouge, Louisiane. Et je ne fais pas semblant d’y aller, j’y vais vraiment : sur place, je marque tellement mon entourage que tout le monde se rappelle mon passage. Autre point de comparaison, l’immortalité. Je suis immortel, je le sens. Il y a en moi une énergie qui n’est pas de ce monde.

Dieu créa l’univers en sept jours, moi je n’en aurais mis que cinq. Et je l’aurais mieux créé. J’aurais rendu les hommes plus travailleurs afin qu’ils gagnent naturellement plus. Et ensuite, je ne me serais pas reposé. Car je ne me repose pas, moi. Je n’ai pas le temps. Et je n’en ai pas besoin. C’est ce que je disais encore à Rachida l’autre jour. Mourir, moi ? A supposer que ma chair soit mortelle, ce qui reste à prouver, la toute puissance de ma volonté est telle que même d’outre-tombe j’interviendrais encore. Vous verrez qu’on ne m’oubliera jamais. Comme Dieu, je suis incréé. Je me suis créé tout seul. Ma mère m’a dit que j’étais un don du ciel. Certes, j’ai des parents, mais le Christ en avait aussi. Et le résultat est supérieur à la somme des parties : la valeur que j’ai ajoutée au rejeton de mon père et ma mère est inestimable. A l’exemple de Dieu, je ne change pas. Je n’ai jamais changé. Enfant, j’étais déjà comme ça : j’en veux. Personne n’en veut autant que moi. Comme Dieu, j’ai tous les pouvoirs. Il paraît que non mais ce n’est pas vrai. Je fais tout ce que je veux, exactement ce que je veux. Quand on me met des bâtons dans les roues, je trouve toujours un moyen de parvenir à mes fins. A 15 ans, je vous le jure, personne n’aurait parié un centime sur la probabilité que je devienne président de la République ; vous avez vu la suite. Comme Yahvé, je pardonne rarement : les statuettes vaudou ne m’ont pas fait rire, leur auteur ne risque pas de l’oublier, le provocateur avec sa pancarte «casse-toi pauvre con» non plus. On ne manque pas de respect à Dieu.

MES MINISTRES SONT DES ANGELOTS

On m’a beaucoup reproché ma bienveillance envers toutes les religions : comment s’en étonner ? J’ai tant d’accointances avec tous les dieux, je ne les aime pas puisqu’ils sont mes rivaux mais j’aime qu’on aime un être supérieur, parce que ça prépare le terrain. Comme Dieu, je parle et c’est la Vérité qui sort par ma bouche. Je n’aime pas qu’on me contredise. Ça ne se fait pas, ce n’est pas normal, ça ne devrait pas se faire. Le souffle de ma bouche c’est l’action même de ce qui va être mené. Mes ministres sont des angelots qui accompagnent mon action en jouant de la trompette. Quand je dis «Je», je parle pour la mission du gouvernement, la majorité, et moi-même. «Je» c’est l’ensemble, mes disciples et moi-même, les autres derrière moi. «Je» n’est pas un autre, «Je» est moi-même, en tout. «Je» est bon parce qu’il est moi. Ne pas aimer «Je» est un mal, une incongruité, une hérésie. La France. Ce grand pays ? Non, hélas. Ce pays n’est pas assez grand, pas assez fort. Quelle douleur de se sentir provoqué par des puissances comme la Chine ou l’Amérique. Pourquoi la France n’est-elle pas la Chine ou l’Amérique ? Pourquoi ce pays n’est-il ni tout à fait grand ni tout à fait petit ? Et qui m’aime et me comprend ? Dieu que je n’apprécie pas qu’on me dicte ce que je dois faire comme Angela Merkel et Gordon Brown en ont la tentation. Parce qu’alors est-ce que ça veut dire que nous sommes une grande nation ? Est-ce que ça veut dire que je suis quelqu’un à qui on dit «va ranger ta chambre» ? Mais je ne veux pas y croire, je ne veux pas penser que ce pays est petit, et je suis prêt à en découdre. Je suis à la tête d’une grande puissance et je suis grand. J’ai la preuve même de l’existence de la grandeur de ce pays, c’est moi. Pourquoi ces récriminations ? Mais puisque je vous dis que je suis Dieu. Mais puisque je le sais. Tu doutes ? T’es pas content ? Mais ma parole, tu me manques de respect ! Tu sais ce que je te dis moi ? Quoi ? Mais casse-toi pauvre con !

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