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Stéphanie Hochet, le blog officiel

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"L'Apocalypse sera chienne" par S. Joly pour Paris-ci la Culture

Publié par Stéphanie Hochet sur 6 Avril 2012, 10:33am

Catégories : #Les Éphémérides

 

Nous sommes à trois mois du 21 mars. En cela il n’y aurait rien d’exceptionnel si ce n’était l’annonce faite par le gouvernement anglais, prévoyant pour ce jour quelque chose comme la fin du monde. Stéphanie Hochet, qui a pris pour habitude d’expatrier ses personnages, s’offre ici une ambiance plus froide, du côté de l’Ecosse. Elle remet aussi le destin du monde entre les mains de trois univers : Tara, une prostituée très spécialisée, qui partage sa vie avec Patty du côté de Glasgow, et reçoit la visite d’une française, Alice, dont elle est follement éprise. La soeur d’Alice, Sophie la parisienne, qui consent enfin à lui confier sa fille Ludivine pour un séjour écossais. Le cousin de Tara, Simon Black, obsédé du corps et de ses douleurs, découvrant l’amour auprès d’Ecuador. Ces trois univers-là vont-ils se télescoper ? En tout cas, tous sont forgés du même matériau. Quelle est cette mystérieuse Annonce qui semble les préoccuper, les relier ?

«Sans être guéri, j’estime que je ne suis plus malade. (…) Rien de grave ne me concerne personnellement.» p. 55

Transcender la mort

Tous les personnages ont en commun d’éprouver des sentiments très forts. Tout d’abord Simon Black et sa peur obsédante de la maladie et de la mort, obnubilé par son « instrument-cri » et le besoin de peindre ce mouvement du corps en souffrance qui se donne à entendre. « Au bout de l’âme pend le corps » p. 124 : étrange addition que ces deux choses faisant de l’humain un être éternellement en négociations avec lui-même. L’Annonce vient banaliser sa mort future : mourir tous ensemble n’est plus mourir, c’est naturel. Et ce qui est naturel n’engendre aucune peur, comme cet amour fulgurant qu’il éprouve pour Ecuador, qui a le don de tout comprendre.

Les femmes : ces rédemptrices

 

Tara est un personnage ambigu. Elle exerce en quelque sorte le métier de rédemptrice. Elle permet à des hommes de venir expier leur mauvaise nature, qu’ils exercent très souvent en tant que hauts fonctionnaires.

Ainsi se rendent-ils dans ce club sadomasochiste pour se faire écraser le dos à coups de talons hauts après avoir jugé trop sévèrement les quidams de la société, et c’est en général à Tara qu’ils préfèrent se confier. Dans sa vie privée cependant Tara a une obsession digne d’un mauvais juge : fabriquer une race supérieure de chiens, les Dogs, capable de survivre à l’Annonce. En somme, une nouvelle espèce terrifiante, plus terrifiante encore que l’homme qu’elle est censée surpasser.

Etrange paradoxe que de vouloir surpasser le mal par le mal, se faire « parent », d’une génération pis que la précédente. Le personnage de Stéphanie Hochet semble dire : puisque les hommes sont des chiens, punissons-les en leur infligeant une descendance qui survivra malgré eux. Ainsi, pensant créer avec Patty, sa compagne, la meilleure des races, le meilleur cru de la civilisation, elles créent finalement ensemble le sommet de la dangerosité. Toute espèce dite « parfaite » n’est-elle pas la pire de toutes ?

On peut s’amuser à entendre là un clin d’oeil à ceux qui pensent que deux lesbiennes ne sont pas capables d’élever un enfant ensemble, ou plus simplement, que la femme est un homme comme les autres, incapable d’apprendre des erreurs du passé, un être fait pour reproduire à l’infini des cycles déjà vus.

 

Du pire au meilleur

Parmi ces trois couples que sont Tara/Patty, Sophie et sa fille, et Simon/Ecuador, il est question à un moment donné, d’une manière ou d’une autre, de maternité.

Le cri de Simon n’est-il pas une délivrance ? Tara, pensant à ses Dogs s’interroge puis déclare «Nous ne sommes que des parents.» p. 92. A travers l’amour que Sophie porte à Ludivine, petite fille extrêmement lumineuse et énigmatique, presque effrayante, il y a aussi l’angoisse de la mort : celle de l’enfant, et la sienne. Toute mort nous rapproche de notre propre disparition. Toute disparition est un attentat à la notre propre survie.

Les personnages de Stéphanie Hochet semblent préoccupés par le pire, mais tous sans exception, sont touchés par la beauté et y aspirent : ainsi Simon Black décrivant son appartement désastreux et sale contemple son amour y déambuler néanmoins avec Grâce. Tara évolue dans un univers sombre, mais accueille Alice en étant pleinement conscience de l’amour immense qu’elles éprouvent l’une pour l’autre. Tous éprouvent également l’amour.

«Rien ne donne autant envie de marcher qu’une histoire d’amour» p. 69

Enfin, quel que soit le moyen employé pour le préserver et le vivre, chacun des personnages est mu à sa manière par ce qu’on appelle l’espoir.

«Accoucher de cette grande peur…» p. 195

Une métaphore de la création

Les éphémérides apparaît comme une des plus belles métaphores de la création : l’expression de soi, la survie par delà la mort, la souffrance, autant de préoccupations dans une société où tente de survivre l’humanité, «tôt vouée à se défaire» (Kawabata).

Stéphanie Hochet semble avoir atteint la perfection dans la peinture des caractères qu’elle donne à voir. A l’image de Simon, elle parvient à «peindre» des figures riches et complexes qui habitent longtemps le lecteur.

Surtout, elle livre comme jamais les éléments de son univers : de Bacon à Burgesse en passant par Daphné du Maurier… et semble nous dire que tout n’est pas si noir, et qu’à deux doigts de la fin, l’espoir est exacerbé.

Certainement le meilleur des Hochet. Mais puisque chacun de ses livres est meilleur que le précédent, il faut s’attendre au pire… ou au meilleur. Encore et encore.

Stéphanie Joly  - Article paru dans le Magazine Paris-ci la Culture n°5

Les éphémérides, Stéphanie Hochet, Payot-Rivages, Mars 2012, 220 pages, 17 euros.

Retrouvez le site de Stéphanie Joly :

http://www.pariscilaculture.fr/2012/03/ephemerides_hochet/

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