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Stéphanie Hochet, le blog officiel

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Grand entretien avec S. Joly à propos de "La distribution..." dans Le Magazine des livres, sept 2010

Publié par Stéphanie Hochet sur 24 Septembre 2010, 13:10pm

      Frontières

 

La Distribution des lumières est votre septième roman. Comment êtes-vous venue à l’écriture ? Est-ce un besoin ?

 

Stéphanie Hochet. J’ai commencé par la poésie. J’aime la forme courte et la densité qu’on rencontre idéalement chez Shakespeare (d’abord poète, il a intégré le sonnet à ses pièces, et la greffe poétique fonctionne bien dans le champ dramatique).  Le désir de me lancer dans le roman est venu plus tard. Après quelques tentatives plus ou moins réussies, j’ai écrit Moutarde douce, c’était bien meilleur que tout ce que j’avais fait jusque là, alors j’ai tenté la publication.

 

Il y a une belle phrase d’Aragon que je voudrais reprendre à mon compte : on écrit pour devenir quelque chose. C’est au plus proche de mon sentiment. J’aime que ce soit pour quelque chose (qui sonne comme une quête) et non pour la vanité de devenir quelqu’un. 

 

Après avoir entraîné vos lecteurs aux États-Unis, voici que vous vous rapprochez de la frontière italienne. Pourquoi l’Italie ?

 

Stéphanie Hochet. Ce sont d’abord mes connaissances italiennes qui m’ont donné envie de parler de ce pays. Quand ils abordent le thème de la politique qui est menée chez eux depuis plus d’une dizaine d’années, beaucoup d’intellectuels expriment plus que de l’inquiétude : du dégoût, de la lassitude. C’est un pays qui va mal et qui se choisit des leaders qui ne font qu’accroître sa détresse. Ça m’a frappée. L’Italie est l’un des berceaux de la civilisation européenne, dans l’Histoire, elle a toujours fait preuve d’invention, d’énergie, de créativité — je me suis immergée dans Pavese, Beppe Fenoglio ou Italo Svevo  avant de me mettre à écrire ce livre, je crois qu’en se familiarisant avec la littérature d’un pays, on peut approcher son âme - mais en même temps, cette crise chez les élites me semblait le paradigme d’un malaise plus grand, anthropologique, qui va au-delà des simples frontières d’un État.  Moi dont le  thème de prédilection est le malaise, j’étais servie… Dans ce roman, le personnage de Pasquale Villano est une de ces personnes qui ont pris conscience qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Bel Paese mais qui trop découragés par la politique (la gauche italienne en a déçu plus d’un) pensent davantage à fuir qu’à agir.    Cette fois encore, j’explore le thème de la frontière — avec  Combat, j’avais arpenté le sud des États-Unis dont les codes culturels sont si spéciaux —, je suis en recherche de personnages qui expriment une vision du monde différente, et qui peuvent être en rupture avec leur propre environnement. Ils quittent leur région d’origine, deviennent des étrangers, ils occupent une place fascinante en littérature : ils incarnent l’autre, celui qui tâtonne avant de connaître son identité. En tant que romancière, j’aime cueillir cette détresse humaine. Le moment où l’homme a tout laissé derrière lui le rend fragile, il est souvent forcé de s’interroger, qu’il veuille refaire sa vie ailleurs ou non. Il existe dans La distribution des lumières une double frontière : la première sépare l’Italie et la France (c’est la barrière de la langue et de la culture entre Pasquale et les autres personnages) et une frontière plus sociologique entre la ville et la banlieue. La banlieue y est un lieu à part, où se joue une pièce tragique et dont les acteurs principaux sont des enfants amoraux qui pensent ne rien avoir à perdre. Ce choix n’est pas un hasard quand on connait l’étymologie du mot banlieue dont la racine (ban) est la même de celle qui a donné le mot bannir. Qui accepte la fatalité d’être relégué dans ces zones dont on dit qu’elles sont des zones de non-droit ?

 

Précisément celui qui saura faire évoluer ces lieux, grâce au langage ? Avez-vous pensé vous-même vous expatrier, quitte à être confrontée à cette fragilité passagère ?

 

Stéphanie Hochet. C’est vrai qu’Aurèle investit ces lieux avec sa langue. Jérôme, son frère attardé mental, aussi. Lui le fait avec désarroi et sans la distance de la réflexion, parfois même de la pensée ; sa langue ne rend que les émotions dans leur brutalité, leur pureté.

 

En ce qui me concerne, j’ai vécu en Écosse il y a 15 ans. J’avais aimé ce pays au point de songer m’y installer pour très longtemps, mais contrairement à Pasquale, j’étais attirée par un pays, je ne fuyais pas le mien.

 

Vous semblez, avec Aurèle et Jérôme, vous intéresser une nouvelle fois aux méandres de l’adolescence et à la cruauté qu’elle peut générer. Pouvez-vous nous parler de ce personnage ?

 

Stéphanie Hochet. Avec les personnages d’Aurèle (mais aussi de Jérôme), 14 ans, j’ai voulu explorer certaines pulsions de l’adolescence. C’est sans doute la période de la vie ou les désirs, les ambitions peuvent prendre une tournure excessive, voire dramatique. Cet âge intermédiaire : pas encore adulte, plus tellement enfant, quoi que.., rend possible tous les excès.

 

Aurèle est un personnage ambigu : à la fois intelligent — c’est une obsédée du langage, du vocabulaire, une conteuse obsessionnelle — et très primitif : elle ne reconnait aucune loi, détruit ce qu’elle ne peut posséder ; à l’image du singe (image qui lui colle à la peau et qui vient à l’esprit de tous les autres personnages), elle ment, éprouve la jalousie la plus tenace. Si sa cervelle ne connaît pas le répit — elle calcule sans cesse — Aurèle est avant tout un être physique. Je l’ai rapidement visualisée : petit gabarit musculeux, nerveux. J’évoque à plusieurs reprises son animalité, son côté simiesque qui apparaît dans son habileté, sa sournoiserie. Elle a une sorte de facilité à se sortir des situations les plus délicates. Je précise que la comparaison avec le singe n’est pas une insulte dans ma bouche, au contraire, je suis fascinée par ces animaux. Aurèle affirme que l’âme n’existe pas, que seul le corps compte, elle est hyperréaliste et amorale : c’est un personnage à la fois moderne et pré-humain, captivant à créer. Elle est bien sûr manipulatrice, mais ceci est la conséquence de son amoralité, de son sentiment infantile de toute puissance. Elle est l’exact opposé de Pasquale qui cultive la distance et préfère jouer le rôle de l’observateur à l’acteur.   Je voulais que ces deux extrêmes se rencontrent, j’étais sûre que les frictions seraient intéressantes.

 

Nous restons dans le thème des frontières (des confrontations aussi), qu’elles soient liées au lieu, au temps, aux caractères… De la vie, de la littérature, qui vous nourrit le plus pour écrire ? Vous venez de nous parler de Pavese, Fenoglio et Svevo, mais d’une manière générale, quels sont vos maîtres ? vos complices ?

 

Stéphanie Hochet. Les grands auteurs vivants ou morts. J’ai eu la chance de rencontrer des écrivains qui ont compté dans mon parcours : je cite le nom de Jacques Chessex dans ce livre, il a été quelqu’un d’important pour moi, nous nous sommes écrit, il avait eu la gentillesse de lire mes romans, c’était une âme magnifique. D’autres rencontres ont compté : Nothomb, Fleutiaux, entre autres.

 

La fin de La distribution des lumières, n’apporte ni solution ni morale. Est-ce à dire qu’il faut savoir être fataliste ? L’un de vos personnages quitte son pays natal, envers lequel il se montre très critique. Pourtant, son exil ne lui apportera qu’un bien piètre refuge, plutôt de mauvaises surprises. Avez-vous voulu le punir de ses lâchetés politiques ?

 

Stéphanie Hochet. Punir un personnage ? Jamais ! Je ne suis pas le croquemitaine de mes créatures et j’évite en littérature l’écueil de la morale qui est comme le dit Rimbaud la faiblesse de la cervelle.

 

Peut-être cette fin exprime-t-elle mon pessimisme, ou alors une forme d’ironie. Le personnage de Pasquale est un homme qui fuit, en quête d’une rédemption, il vit une sorte de catatonie. Il croit sauver des enfants, quand il se perd, simplement. C’est son désespoir qui le guide vers cette fin. Je ne suis que l’observatrice de mes personnages qui ont l’espace d’un roman pour trouver leur destin. Et personne n’aurait trouvé crédible que Pasquale épouse Anna, qu’ils vivent heureux avec beaucoup d’enfants…

 

Pouvez-vous nous parler de Jacques Chessex, disparu l'année dernière ? C'est l'une des personnes à laquelle vous dédiez ce livre.

 

Stéphanie Hochet. J’avais lu certains de ses livres. Avant le matin, L’ogre, Monsieur, et La confession du pasteur Burg, texte à propos duquel j’avais rédigé ma chronique pour le Magazine des livres. Il représente pour moi l’auteur baroque par excellence, mêlant l’érotisme et la mort au nom d’une quête mystérieuse sinon mystique. Son goût pour les créatures hors norme (les monstres, les ogres) rappelle l’effroi qu’on éprouvait quand, enfant, on lisait des contes. Le point de vue de Jacques Chessex, c’est d’ailleurs souvent celui de l’enfant. De l’être faible qui lève la tête pour observer la puissance, la monstruosité de l’adulte (l’ogre, c’est le père). Ses derniers romans interrogeaient l’humanité (avec cette question sous-tendue : où est passée la civilisation ?), dans Un juif pour l’exemple qui évoque un horrible fait divers dans la Suisse des années 30 40, et l’histoire du Vampire de Ropraz, ce « monstre » qui décharnait les cadavres des jeunes filles et qui est devenu finalement un héros mort au champ d’honneur. Jacques Chessex est allé chercher les excès sans tomber dans la provocation de mauvais goût ; au fond de ses personnages, il y a une âme qui s’interroge, inquiète jusqu’à la torture. Et j’aime la solitude de ces âmes-là. Il était plus connu comme romancier qu’en tant que poète, pourtant il était avant tout un poète, un poète de l’effroi (je le répète) d’une densité subjugante.    J’ai eu la chance de le rencontrer sur un plateau de télévision. Après l’émission je suis allée lui parler, lui dire mon admiration. Physiquement, il était très impressionnant, c’était un beau vieillard pas très grand mais il avait un regard fort. Je crois qu’il sondait les âmes, calmement, avec bienveillance. Il a souhaité lire mes livres, je les lui ai envoyés. Il m’a écrit ensuite une lettre inoubliable dans laquelle il disait : « Vous faites partie de mes fous ».Sa mort m’a bouleversée.

 

On constate une évolution dans vos romans qui concerne notamment la sexualité et la sensualité. Ces notions étaient déjà très fortes dans Combat. Dans La distribution des lumières, elle se précise encore. Jérôme notamment, qui est le personnage le moins apte à exprimer ce qu'il ressent à priori est inversement le narrateur le plus explicite en la matière, puisqu'il est le seul à vraiment décrire crument ce qu'il ressent. Ce paradoxe était-il volontaire ?

 

Stéphanie Hochet. Ce n’est pas volontaire dans le sens où vous l’entendez, puisqu’à aucun moment je me suis dit qu’il serait intéressant de jouer des paradoxes. C’est la première fois que j’entre dans la tête d’un être aussi désarmé que Jérôme. Après tout que reste-t-il à ce garçon qui ne possède pas assez de sens critique pour distinguer le vrai du faux, la fiction de la réalité, il n’y a plus que le monde des sensations, et mêmes celles-là, il ne les contrôle pas. Sa crudité est toute proche de la naïveté, elle ne peut être obscène. Sans doute qu’auparavant, j’aurais eu peur d’aborder ces passions physiques, justement parce que j’aime contrôler les choses quand j’écris. S’il y a évolution, il me semble qu’elle va à la fois vers plus d’assurance (moins de craintes) et plus de modestie (traiter des personnages plus démunis). Je ne la regrette donc pas.

 

Comme dans d’autres de vos romans, on retrouve le thème de la perversité dans ce livre. C’est un sujet qui vous fascine ?

 

Stéphanie Hochet. Quand j’écris un roman, je ne pense pas à un thème, j’ai des personnages en tête. Quelques-uns, c’est vrai, font l’expérience du mal, deviennent obsédés par de mauvaises personnes, ces choses là arrivent dans la vie. La singularité selon moi de La distribution des lumières, c’est qu’on trouve à des degrés divers et presque imperceptibles de la perversité chez  tous les personnages. Celle d’Aurèle évidemment. Mais aussi celle, inconsciente, inexprimée de Jérôme, celle mal digérée et inavouée de Pasquale qui fait souffrir ses deux amours sans en être conscient et celle en toile de fond de Berlusconi qui donne l’illusion d’un faux décor.

 

Vos personnages vous manquent désormais ? Et après un livre en général ? Vous accompagnent-ils encore longtemps après ?

 

Stéphanie Hochet. Ça peut arriver. Il peut aussi arriver qu’ils hantent certains lecteurs qui se mettent parfois à se comporter comme eux.

 

 

propos recueillis par Stéphanie Joly

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