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Stéphanie Hochet, le blog officiel

Presse,présentation, analyse des romans, articles, interviews littéraires


Mon journal de la semaine dans Libération

Publié par Stéphanie Hochet sur 5 Septembre 2010, 08:03am

La mort d'une femme est dans un mot

 

Semaine du 28 août au 4 septembre.

 

Samedi

Tueuse sans histoire

 

L’actualité s’inspirerait-elle des romans de Joyce Carol Oates ? L’histoire récemment révélée de cette femme qui a tué ses huit nouveau-nés, les étranglant à la naissance, parce qu’elle ne voulait rien avoir affaire avec les médecins pourrait sortir tout droit d’une de ces nouvelles terribles dont la romancière américaine a le secret. Un de ses recueils s’intituleVous ne me connaissez pas. En effet, qui connaissait cette aide-soignante du nord de la France, cette femme sans histoire ? Son mari ? D’après ce qu’en disent les journaux, il n’était même pas au courant de ses grossesses. On pourrait reprocher aux protagonistes de l’actualité ce qu’on ne se prive pas de dire aux auteurs de fiction : c’est tiré par les cheveux, ce n’est pas crédible. Certaines héroïnes de la grande dame de la littérature sont des tueuses de la même envergure. Autre sujet délicat : le sentiment maternel, inné chez certains, culturel pour d’autres. Qui en a le mieux parlé qu’Elisabeth Badinter dans l’Amour en plus ? Gageons que Oates n’a pas d’idées arrêtées sur le sujet.

 

Dimanche

L’été, saison de rimbaud

 

C’est encore l’été, moment idéal pour se mettre à écrire. J’ai décidé de créer un nouveau genre de résidence d’écriture : chez moi. Les conditions d’admission sont drastiques, il faut être moi et il faut écrire. Ce n’est pas donné à tout le monde. L’emploi du temps est des plus stricts. Je me réveille vers 10 heures et je ne commence pas à écrire avant 15 heures. Le budget est limité puisque c’est le mien, mais on n’y subit pas l’inconvénient qu’on endure dans toutes les résidences d’écriture : la présence d’autrui. Néanmoins, je tolère chez moi quelques écrivains : Tabucchi, Pavese, Balzac… et Rimbaud. Chaque été, je relis Rimbaud, c’est sa saison. J’ai caressé l’aube d’été. Il faut l’insouciance de cette saison pour le comprendre. L’hiver ne lui convient pas. On peut classer les écrivains selon les saisons. L’automne : Colette ; l’hiver : Chessex, le printemps : Ronsard. J’ai un faible pour les écrivains de l’été : Nietzsche, Pavese, Camus, Boccace et toujours Rimbaud.

 

Lundi

«Mais en dehors de ça ?»

 

Le ministre de l’Intérieur italien dit vouloir aller plus loin que Nicolas Sarkozy avec l’expulsion des Roms. Il faut rendre à César ce qui appartient à César. C’est Sarkozy qui a pris Silvio Berlusconi comme modèle. Déjà en 2007, les camps de Roms étaient démantelés par les maires italiens proches du Cavaliere. L’ombre de la xénophobie traverse-t-elle nos sociétés occidentales ? La réponse est dans la question. L’Italie me hante. Dans ce roman qui vient de sortir, la Distribution des lumières, je l’ai perçue comme la référence déchue de notre civilisation européenne, et pourtant je l’aime tant. La lumière nous vient de l’Italie ; quand la lumière décline en Italie, l’obscurité sera bientôt chez nous.

Je rentre ébahie de mon périple en Sicile. Les peuples qui se sont installés sur cette île ont laissé des constructions que les envahisseurs suivants n’ont pas détruites, c’est ainsi qu’on visite des églises qui furent des temples grecs qui furent des mosquées : palimpsestes architecturaux. A Syracuse, un ami italien commentant les titres des journaux à propos des menaces de la Corée du Nord : on va leur donner un coup de colonne dorique.

De retour à Paris, je me plonge dans Conversation en Sicile d’Elio Vittorini pour continuer le voyage. Quand j’ai publié mon premier roman en 2001, des journalistes m’ont posé pour la première fois cette question bizarre : «Quelle est votre actualité ?» Je ne savais pas qu’on pouvait avoir une actualité, peut-être parce que j’ignorais qu’on pouvait ne pas en avoir. Par ailleurs, c’était la vérité : publier un livre, c’est un acte, et c’est actuel. Je répondais donc : «Je publie un roman.» Les journalistes continuaient : «Oui, mais en dehors de ça ?» Cette question m’étonne. Quelle réponse attendaient-ils ? «Je restaure le Parthénon», ou  «je construis un barrage» ? Je n’ai pas trouvé plus important qu’un livre.

 

Mardi

joyau de sonorités

 

Il faut sauver Sakineh. Les juges qui ont condamné cette Iranienne à la lapidation ont prononcé la sentence en arabe, elle l’a comprise une fois dans sa cellule quand ses codétenues lui ont expliqué (en farsi). «Les guerres en un certain sens sont des erreurs de syntaxe», dit Malaparte. La mort d’une femme est dans un mot.

La lecture est souvent ma première activité de la journée. Je ne manque pas de bons livres. J’aime lire de bonne heure. C’est aussi ça mon actualité, le plaisir de se perdre dans le monde des autres avant de construire le mien. Voilà ma façon de me mettre en train pour écrire. J’aime Mercedes Deambrosis. J’aime son courage de romancière. Son dernier livre Juste pour le plaisir relate l’histoire barbare de deux soldats nazis, érotiquement liés par le sadisme avec lequel ils traitent autrui. Ce roman creuse le mal, tend au lecteur un miroir d’une noirceur effarante, il n’offre aucun répit, il est épouvantable, ambitieux, sans issue. Un thème qui aurait pu être traité par Mishima - les écrivains se répondent par-delà le temps. Mercedes Deambrosis a du talent, et du courage sans lequel le talent est peu de chose ; elle possède aussi la beauté. Son nom est déjà un petit joyau de sonorités, une vraie alchimie.

 

Mercredi

Chute du mur de l’enfance

 

Pour tout le monde, le 1er septembre évoque la rentrée des classes. Pour moi, cette date rappelle surtout l’imminence de la fête de l’Huma qui, pour mon père communiste, équivalait à la fête de Pâques au Vatican : quand j’étais gosse, c’était la grande fête de l’année et le contenu idéologique m’en frappait moins que les activités foraines. Cela me consolait de devoir retourner en classe. Dès mes 15 ans, la féérie n’a plus été la même. Etrangement, c’est aussi à cette période que le monde a basculé, l’Allemagne de l’Est venait de renier sa foi en un système économique socialiste et Solidarnosc avait pris les rênes de la Pologne. J’ai quitté l’enfance au moment où les idéologies familiales se convulsaient. Il n’y a pas de hasard.

 

Jeudi

Dernière séance

 

Alain Corneau est mort. Je repense à son dernier film Crime d’amour, beau duel entre Christine Scott Thomas et Ludivine Sagnier. Cette histoire m’évoque la danse vorace de deux mantes religieuses. Du grand art. Revoir sa filmographie.

 

Vendredi

Résolument latine

 

Je relis ce journal de la semaine, et je m’aperçois qu’il est difficile de déceler une continuité dans les thèmes abordés. Mon emploi du temps est mosaïque : en cela, il est moderne, puisque la modernité c’est la fragmentation. Quand on a l’impression que sa vie se disperse, on peut se consoler en se disant que l’on est moderne. Il faut être résolument moderne, disait l’homme aux semelles de vent. A l’exception du mot même de moderne, cette idée ne date pas d’aujourd’hui. Elle a la force et la justesse des propos atemporels.

Quand j’étais en Sicile, je suis allée visiter la villa impériale du Casale près d’Enna. Outre la gigantesque allée recouverte de mosaïques antiques représentant des scènes de chasse et de mythologie, on découvre de petites salles dédiées aux plaisirs avec leurs pavements recouverts de motifs de jeunes filles en bikini. La modernité aurait-elle commencé chez les Latins ?

 

stéphanie hochet

Née en 1975, Stéphanie Hochet a publié son premier roman Moutarde douce à 26 ans. Puis trois romans chez Stock parmi lesquels les Infernales. Elle a reçu le prix Lilas 2009 pour Combat de l’amour et de la faim. La distribution des lumières vient de paraître aux éditions Flammarion. Dans «Je» est bon parce qu’il est moi, texte paru dansLibération en juillet 2009 puis au Seuil (Dans la tête de Sarkozy), elle met en scène le délire de toute-puissance d’un chef d’Etat qui se sent au-dessus des lois et des hommes. Elle tient une chronique pour le magazine culturel BSC News et pour le Magazine des livres.

 

http://www.liberation.fr/chroniques/0101 655796-la-mort-d-une-femme-est-dans-un-m ot

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