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Stéphanie Hochet, le blog officiel

Presse,présentation, analyse des romans, articles, interviews littéraires


"Le Cinquième Enfant" de Doris Lessing, avril 2009

    Prenez deux Anglais de la fin des années soixante, purs, naïfs, vieux jeu, d’une classe sociale légèrement différente – l’homme situé plus haut dans le système – mariez-les et attendez-vous à les voir nourrir des rêves de famille, de foyer parfaitement conformes à la tradition. C’est le début de l’histoire de David et Harriet Lovatt.
    De Harriet on apprend qu’elle porte des robes démodées d’un flou pastel, qu’elle a suivi des cours d’enseignement artistique à l’université pour passer le temps en attendant de se marier, et qu’elle n’a jamais souhaité paraître plus excentrique qu’il n’était nécessaire. David, ex-enfant de parents divorcés est architecte et espère fonder une famille nombreuse, unie, une vraie, différente de celle qui s’est déchirée dans sa jeunesse. Trouvez ensuite le cadre qui convient aux histoires anglaises : une maison victorienne avec un jardin située à quelques kilomètres (pardon : miles) de Londres. Un havre de paix qui recevra cousins, parents éloignés, qui accueillera également les ex, car tout le monde se sent bien dans cette grande maison. De l’argent du côté de la famille de David, une aide morale, physique en la personne de la mère de Harriet qui remplacera autant la sage-femme que la garde d’enfants. C’est ainsi que commence cette histoire de Doris Lessing : comme un conte.
    Harriet et David connaissent un bonheur qui n’est pas de ce monde. Ils se rejoignent sur tout, en particulier sur une conception passéiste de la famille, de la sexualité : Harriet arrive vierge au mariage, ils pratiquent la chose avec une détermination solennelle et se méfient de la pilule. Rien de plus normal pour un couple qui veut fonder une famille nombreuse. Le premier enfant ne tarde pas. Une nouvelle grossesse arrive trois mois après la précédente.  Et il en sera de même pour les deux suivantes. Le couple se fait gentiment tancé par un entourage que cette fécondité étonne et inquiète - tous ces rejetons ont un coût. Les commentaires n’ont pas d’effet sur les jeunes parents qui  se sentent au pire délicieusement coupables. Le couple s’assume tel qu’il est avec un ton d’orgueil révolté.
    Dans le reste de la famille, c’est maintenant l’heure des règlements de compte entre ex, et pièces rapportées. L’auteur dévoile lentement les angoisses d’une petite société effrayée par l’intrusion d’un élément étranger dissonant. Personne n’aime voir la violence, surtout pas les Lovatt qui ne lisent les journaux que parce qu’ils s’y sentent obligés, par scrupules peut-être. Ce repli sur soi, cette angoisse de perdre ses privilèges de classe, c’est la peur. Une peur confuse du monde extérieur.
     Et c’est justement ce monde extérieur qui va s’immiscer dans cette famille avec la cinquième grossesse de Harriet. Cette fois-ci, rien ne va plus, la jeune femme est nerveuse, de mauvaise humeur comme elle ne l’a jamais été, et par-dessus tout, elle souffre le martyre, dans l’incompréhension totale….les larmes et le désespoir n’avaient jamais été au programme.  Les coups du bébé sont si violents que la jeune femme se met à avaler une quantité monstrueuse de  sédatifs, seuls remèdes pour calmer l’enfant (ou peut-être la mère). Dans les moments de douleurs infernales, Harriet court dans la rue avec l’espoir de s’étourdir. Son irritabilité fait fuir ceux qui aimaient passer leurs vacances dans cette jolie maison. David le lui reproche. Quelque chose commence à pourrir dans le royaume du bonheur qui n’est pas de ce monde.
    Le conte prend des allures d’histoire fantastique. Harriet se sent possédée par une créature, fantasme qu’un animal l’habite et rêve un jour qu’elle va s’ouvrir[..] le ventre pour en sortir l’enfant…
    La naissance est provoquée cliniquement. On libère la chair de Harriet. Ben naît très différent de ses frères et sœurs. Déjà, son physique est hors norme : un front fuyant, une implantation de cheveux bizarre, un corps de gnome, jaunâtre. Sa force, son agressivité, sa voracité sont stupéfiantes. Glouton, il se jette sur les seins de Harriet et les couvre de bleus. La jeune femme, partagée entre la pitié qu’il lui inspire et la certitude que cette espèce de troll agit avec malveillance ne sait plus à quel saint se vouer. L’enfant ne communique que dans la brutalité avec son entourage. Il fait le mal et semble en jouir. Il grandit vite, réduit les gens au silence avec un regard, et provoque le malaise. A un très jeune âge (trois ans ?), on le soupçonne d’avoir tué un fox terrier, et le chat de la famille. Personne n’ose le dire ouvertement mais Ben est un être dangereux, venu d’on ne sait où, peut-être de la planète Mars comme le suggère son père. Un péril pour ses frères et sœurs. David doit prendre une grave décision.
    Un matin, le hooligan nain est embarqué dans une camionnette. Destination : un institut spécialisé, terme vague mais normalement suffisant pour rassurer une famille à bout de nerfs. La mère d’un monstre est une mère quand même : Harriet, restée sans nouvelles, se ronge de culpabilité, et finit par partir à sa recherche. Ben a été enfermé dans une clinique, un endroit sombre et silencieux comme une caverne – l’habitat rappelle l’univers qui convient traditionnellement aux trolls, allusion malicieuse de Doris Lessing. Après avoir arraché l’enfant des mains du personnel, elle le ramène à la maison avec l’espoir que son petit gnome trapu pourra vivre avec eux.
     Ben est une créature parfaitement résistante à la bonne société anglaise, une particule de violence et d’étrangeté contre laquelle cette caste conventionnelle  voudrait se protéger. Comment la famille Lovatt comme tant d’autres du même genre pourrait-elle accepter l’idée que certains individus refuseront toujours de se métamorphoser en membres à part entière de la société et que tout deviendra[…] merveilleux ?
    Doris Lessing scrute la civilisation anglaise, révèle l’hypocrisie, pique de sa plume ironique ce gentil petit monde, entre dans les arcanes de la bourgeoisie et y débusque des rejetons qu’on s’attendrait à voir dans Orange Mécanique. Est-ce étonnant ? Il s’agit bien du même pays, this is England.
    
  Roman publié en anglais en 1988, traduit en français en 1990.

S. H., mai 2009.
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