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Stéphanie Hochet, le blog officiel

Presse,présentation, analyse des romans, articles, interviews littéraires


"La confession du pasteur Burg" de Jacques Chessex, juillet 2009

 

La confession du pasteur Burg

de Jacques Chessex

Depuis qu’il est arrivé dans sa première paroisse, le pasteur Burg se sent investi d’une mission : purifier les âmes, et venger le Ciel. Personne n’a autant que lui la vocation. Il veut Dieu. Le jeune révérend, figure ombrageuse d’une époque toujours lointaine, sans doute actuelle s’installe en couvant son obsession.

 

Pétri d’une solide culture calviniste, à laquelle il doit la rigueur de son raisonnement et l’ambition de sa morale, l’homme s’est peut-être sauvé ainsi d’une adolescence solitaire et maladive. Esprit simple, il est d’autant plus persuadé qu’il a raison, d’autant plus fervent. C’est au nom de la force et [de]l’austérité de la foi que le pasteur châtiera les ouailles de ce village suisse. Les paysans cupides, les bourgeois enrichis et les notables licencieux. Le pasteur veut l’ordre. Il aime l’ordre. Qu’on l’applique à la politique, la vie en commun ou l’art, l’ordre est beau en soi : Un Etat fermement dirigé ressemble à un poème exact.

L’homme est un mystique. Rien n’est plus physique que sa foi. Mais c’est un mystique à la frontière du païen, qui voit dans la forêt où il se promène un dieu qui veille dans cette ombre .Un mystique qui ne prie pas car prier aurait rompu cet arc tendu, son dialogue intime avec Dieu, le pasteur Burg vit au-delà de la prière. Il s’emporte dans ses premiers sermons, accuse. Sa hiérarchie le rappelle à l’ordre. Il comprend qu’il devra feindre la douceur, cacher son mépris pour  cette chiennerie [qui le] dégoût[e] : le désir qui travaille la conscience. Les actes sexuels qu’il imagine chez les autres l’obsèdent, lui torturent l’âme mais il dissimule ses intentions. Qui veut faire l’ange fait la bête. Face à lui : les paysans infâmes et un homme d’affaires puissant, licencieux épouvantable, un certain H. Ce riche le hante. Aux yeux du révérend, H. est la lie, l’incarnation du péché le plus épouvantable, mélange d’argent et d’obsessions sexuelles. Comment le punir ?

Le désir de vengeance est-il meilleur quand la victime est innocente ? Chez un fervent primitif la tentation d’envoyer l’agnus dei en holocauste est irrésistible. Quelle extase ce sera, quel coup d’éclat pour ce kamikaze de la volonté divine. En tout cas, l’homme de Dieu, quand il choisit sa cible, la préfère innocente. Ce sera Geneviève H., la fille de. D’une pureté indiscutable. (Geneviève H. au même titre qu’Adèle H. serait une victime ? Victime du père ? ) Burg atteindra H. en saccageant celle que son père chérit, châtiment digne de l’Ancien Testament.

Il sera son amant. Ainsi en a décidé celui que la douceur (ou la faiblesse ?) de Dieu a déçu. Il sera son amant pour la détruire.

Geneviève est innocente, suave, d’une sagesse rare et elle est la descendante du plus impie de tous. En faire son objet. L’utiliser comme arme, saisir sa douceur pour la retourner contre le vice incarné qui n’est que l’auteur de ses jours. Voici le plan apocalyptique. Mais la déclaration de guerre du pasteur Burg devient tout autre chose quand la belle se donne à lui. Aussi inattendue est la métamorphose du pasteur par l’amour. L’amour humain, pas l’amour de Dieu. Ce bonheur soudain change sa perception de la vie, l’ancien fou de Dieu, le manipulateur cynique devient sensible aux clairs-obscurs lors des longues balades en forêt que fait le couple. Tout change, l’univers autour de lui, la Bible même, chant d’amour et non plus musique martiale, promesse de catastrophes : Auparavant, j’y découvrais les hontes et les punitions, les paroles menaçantes d’un Dieu jaloux, les guerres, les destructions. J’y trouvais maintenant l’accord, la passion des corps et des âmes, la bonté du blé, la chaleur du pain, l’eau fraîche aux lèvres assoiffées. La beauté rude de ses poèmes et de ses psaumes pour la première fois me frappait. L’idylle est une conversion.

Au dernier acte, c’est le tragique qui attend le pasteur Burg. Et l’expiation. En dépit de ce qu’il imagine pour lui-même, le révérend est un être de désir : il veut payer. Il ne sera dispensé d’aucune souffrance lors de ce long dialogue avec Dieu, toujours tendu comme le récit même de cette histoire, de feu et de glace, précise l’auteur, martelé de phrases fortes, un hymne à la rigueur d’un style, calviniste et mystique jusque dans sa méthode.

 

96 pages Publié en 1991 chez Christian Bourgois.



S.H.
Le Magazine des livres, juillet 2009

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