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Stéphanie Hochet, le blog officiel

Presse,présentation, analyse des romans, articles, interviews littéraires


"Le bel été" de Cesare Pavese, septembre 2009

  La jeunesse est ce qui relie les trois nouvelles du recueil intitulé Le bel été. Observés à ce moment où ils découvrent la vie avec stupeur, les personnages de Pavese traversent une saison dans un état d’acuité poussé à son plus beau, éprouvent désir et attente dans l’idée qu’ils vivent quelque chose d’irrémédiable. Particulièrement dans la nouvelle éponyme, la première de ce triptyque.

Telle est l’histoire de Ginia, jeune modiste de seize ans qui erre dans le Turin des années 40. Insouciante, elle ne vit que pour les fêtes, oublie de dormir car  c’est voler du temps à l’allégresse, part en goguette avec son amie Amelia, qui du haut de ses dix-huit ans lui paraît tellement femme, elle qui, contrairement à Ginia, fume, connaît le sexe, dont il est précisé qu’elle a une voix rauque. (Une femme avec une telle voix a hanté le romancier : Tina). La fascinante Amelia devient le personnage modèle de la jeune fille, mais aussi son contre-exemple, en vertu de la loi d’attraction qui se tourne en répulsion. Veut-elle lui ressembler en fréquentant le monde des artistes ? Des peintres désabusés qui ne voient dans leurs modèles guère plus qu’une plante ou un cheval. Un autre, un peu plus tard aura assez de charme et de jeunesse pour séduire Ginia. Premier amour, premières expériences de la sexualité. Elle aimera les deux et les deux la feront souffrir. Très vite la relation devient dissonante : elle le veut pour elle seule, il a peur de s’ennuyer dans cette solitude à deux. Régulièrement absent pour son service militaire, le jeune Guido n’a qu’une obsession, celle de peindre un jour une colline comme une femme étendue. Parce qu’il n’y a pas de fille qui soit aussi belle qu’une colline. Déclarer un tel projet au moment où il se lasse de Ginia qui vient de se donner ne manque pas de cruauté. Pavese écrira dans une lettre à Auguste Monti que l’héroïne du Bel été est une jeune femme d’une virginité qui se défend, belle expression de pureté embarrassée. Quand Ginia utilise ses propres mots, elle dit qu’elle attend d’être vraiment une femme… En dépit de la difficulté de sa quête, des moments de mélancolie, la jeunesse a raison de tout, la vie de Ginia retrouve un rythme heureux, charnel, à l’image de cette phrase qui ouvre le récit sur une note solaire : A cette époque-là, c’était toujours fête, promesse tenue de Pavese qui perçoit dans l’incipit les premières modulations de l’ensemble d’une œuvre. Une fois écrite la première ligne d’un récit, tout est déjà choisi et le style et le ton et la tournure des événements. Etant donné la première ligne, c’est une question de patience : tout le reste peut et doit en découler.  (Le métier de vivre.) Un être aussi candide que Ginia n’a pas une vision très nette de tout ce qui se passe autour d’elle. Amelia, de moins en moins ambigüe, précise ses allusions : Je suis amoureuse de toi, déclare-t-elle, jusqu’à la scène troublante où Amelia, atteinte de la syphilis lui propose d’embrasser une tache de sa maladie près du sein… Ginia tangue et consent –secrètement. Alors qu’au début du récit, elles étaient le contraire l’une de l’autre, elles finissent par se ressembler, et Ginia dira à Amelia, peut-être métaphoriquement : Je me laisse conduire par toi. Une fin qui rappelle sinon le titre, du moins l’esprit du troisième récit de ce recueil : Entre femmes seules.

L’été de la jeunesse, de la joie évolue en été du souvenir : parfois, elle pensait que cet été ne finirait jamais, et elle se disait en même temps qu’il fallait se dépêcher d’en jouir parce qu’avec le changement de saison, quelque chose devait nécessairement se produire. Belle tension que ce moment délicat où les choses basculent, où l’on assiste aux émotions des personnages qui découvrent le monde comme s’il était le terrain de jeu des sensations : Comme ils marchaient, il semblait que le trottoir s’effondrât et Amelia prit le bras de Ginia, et pressentent leur fin alors qu’ils sont à l’orée de leur jeunesse. Ginia (16 ans) : Je suis une vieille, voilà ce que c’est. Tout ce qui est beau est fini. Quelle ironie. Mais s’agit-il vraiment de chercher le sourire du lecteur ? Pavese parle à plusieurs reprises dans son journal Le métier de vivre de sa sensation d’être vieux à 30 ans, du ridicule de l’attente d’un trentenaire face à la vie.

Après l’été, c’est une saison maussade qui attend les personnages, l’épuisement, les rigueurs de la maturité (déceptions, maladies, ruptures) sont inéluctables et rapides. Pourtant, le lecteur reste sur cette impression d’alternance, cette part de jeunesse qui résiste au temps : On commençait à respirer un air humide et campagnard, et l’odeur des feuilles pourries était plus forte que le froid. Amelia se réveillait progressivement, et elles trottinaient bras dessus, bras dessous sur l’asphalte, et elles riaient, disant qu’il fallait être folles et que même les petits amoureux n’allaient pas sur la colline par ce temps. Les personnages semblent évoluer en se frôlant les uns aux autres, les actions s’enchaînent à travers des gestes délicats, voluptueusement. C’est le miracle de l’adolescence, grande matière à poésie selon Pavese. Elle nous apparaît à nous –hommes- comme un instant où nous n’avions pas encore baissé la tête sur nos occupations. Il écrira sur la jeunesse, sur la volupté qu’il voulait traiter jusqu’à ce que qu’il ait fait se volatiliser tout ce qu’il y a de dur dans [s]on enfance.

Pavese aime mêler l’art, la jeunesse et l’érotisme. Pour lui, l’art n’est qu’un simulacre du monde sexuel. Le romancier est au plus proche de ses héroïnes qu’il fait poser nues et qui pourtant, dans leur vie, ne restent pas en place, brûlent la chandelle par les deux bouts, rêvent d’un bonheur qu’elles entrevoient mais qui ne serait qu’un unique été, qui ne reviendrait jamais. La grâce absolue.

S. H.

 

Recueil disponible dans la collection L’imaginaire, Gallimard, 2007. 330 pages.

Le Magazine des livres, septembre 2009.

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