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Stéphanie Hochet, le blog officiel

Presse,présentation, analyse des romans, articles, interviews littéraires


"Verre Cassé" d'Alain Mabanckou, novembre 2009

 

 

Il y a quatre ans, Alain Mabanckou publiait Verre cassé. Un livre sans majuscule, sans point, un roman qu’on ne peut pas lâcher, qui bannit tous les temps morts. Verre Cassé est un client assidu du Crédit a voyagé, appellation divinement célinienne pour un débit de boisson situé dans Congo-Brazzaville : un endroit unique au monde si on ne tient pas compte de la cathédrale de New Bell au Cameroun, un ancien instituteur, alcoolique peu repenti qui, sous la pression bien inspirée du patron du café, raconte l’histoire de ce lieu célèbre, pivot du livre et semble-t-il centre émotionnel de Congo-Brazzaville qui a l’honneur un jour d’attiser les joutes oratoires des dirigeants même du pays.

Tout commence par une polémique géniale : l’ouverture dominicale du Crédit a voyagé a choqué l’Eglise. Le gouvernement s’en mêle, le ministre de l’agriculture s’empare du pouvoir linguistique pour défendre le commerce dans une harangue à la Zola et présente un J’accuse boursoufflé de trouvailles grandiloquentes. Le Président du Congo en personne s’insurge, tempête, il aurait dû trouver cette formule, ce J’accuse qui fait tant d’effets. Prise de bec linguistique dans le plus pur style africain. Jaloux du succès que son ministre a obtenu avec éloquence, le Président fait plancher ses Nègres. Après des jours et des nuits de bachotage l’équipe du Président finit par trouver la phrase à la hauteur des ambitions du chef de l’Etat, ce sera une version parfaitement personnelle de ce qu’on a fait de plus présidentiel, un discours ample et généreux ponctué de Je vous ai compris. La guerre civile est évitée.

Chaque client apporte son histoire au Crédit a voyagé. Verre cassé, attablé devant un verre ou un poulet-bicyclette (dont la recette fait rêver) rapporte celles de Robinette, une habituée aux proportions fameuses, capable de boire des litres qu’elle pissera plus longuement que 99 pour cent des hommes qui voudront se mesurer à elle. Et puis ce drôle de type en mal de reconnaissance, l’Imprimeur qui selon l’expression a fait la France, et ne voudrait pas que Verre Cassé l’oublie dans son cahier. Il y a aussi le patron, L’Escargot Entêté, admirateur d’Alfred de Vigny, obligé d’arrêter ses études pour s’occuper du bar, Zéro Faute, le sorcier qui ne connait pas l’erreur. La femme du narrateur, autrefois nommée Angélique mais rebaptisée Diabolique pour des raisons qui ne concernent que les mauvais souvenirs de Verre Cassé, qu’elle quitte en lui laissant les mots apprendre à finir sur un papier... (Chez Mabanckou, on se plaque avec littérature). La Cantatrice Chauve, prostituée du quartier Rex, souvenir peu glorieux du narrateur. Il est vrai que la vie sexuelle de l’ancien instituteur est un peu le désert des Tartares.

Pour cette œuvre, on a comparé l’auteur à Chamoiseau, à Albert Cohen. Alain Mabanckou est avant tout lui-même, il a inventé un style. Jamais on n’aura vu un tel appétit pour le logorallye , une telle ambition pour le genre Marabout-de-ficelle : introduire un chapelet d’expressions accolées à celle qui leur est généralement associée, et plus précisément, favoriser les allusions aux titres de romans célèbres : notre voisin, philosophe des Lumières qui disait alors que c’était comme si j’étais mort, comme si j’étais un fantôme de l’Opéra, ou ils avaient décidé de m’emmener chez un guérisseur […] pour qu’il m’ôte l’habitude de me dorer sous le soleil de Satan. Les clins d’œil à la littérature sont foison, l’auteur jongle avec ses références, s’amuse, léger, espiègle. Que le sexe de Casimir qui mène la grande vie ressemble à une particule élémentaire, que les Noirs dans la Bible déambulent entre deux versets sataniques, c’est tout a fait juste et délicieusement dit. Cette fluidité qui emporte le récit dans l’émotion, l’enchantement, la truculence aussi bien sûr, c’est la richesse du style d’Alain Mabanckou. S’il goûte des gourmandises superlatives - qu’on verra plus tard dans le vocabulaire du narrateur Fessologue de Black Bazar - vu les fesses à la balance excédentaire de Robinette, il n’oublie ni les formules hilarantes : les traits de son visage se sont durcis comme un gorille qui aperçoit un braconnier traverser son territoire, ni les formules adorables : on entendait les anges dissipés voler au-dessus de nos têtes, ni la réflexion si la sagesse se mesurait par la longueur de la barbe, les boucs seraient philosophes, on est d’accord avec lui. C’est ainsi que la voix tendre devient drôle, l’écriture imagée, à l’exemple de ce poète chanteur qu’il semble aimer par-dessus tout, ce Brassens qui a dit des vérités qui sont les petites soeurs de celles de l’écrivain Mabanckou. Il y a de l’ode à l’écriture dans ce livre, comme il y en aura dans Black Bazar. Les personnages centraux de Mabanckou sont aussi des sensibles qui clament leur désir d’écrire. Introduire tant de titres comme un hommage dans un roman si dense dit la tendresse, le respect de l’auteur pour ses contemporains. Dans Black Bazar, Alain Mabanckou raconte l’impression de chaleur et de douceur qu’éveille en lui Le songe d’une photo d’enfance, titre du roman d’un ami écrivain. Le roman Verre Cassé va peut-être plus loin dans le chant d’amour à la littérature, l’auteur y livre une prière : si j’étais un écrivain, je demanderais à Dieu de me couvrir d’humilité, de me donner la force de relativiser ce que j’écris par rapport à ce que les géants de ce monde ont couché sur le papier, et alors que j’applaudirais le génie, je n’ouvrirais pas ma gueule devant la médiocrité ambiante.

Pour avoir recours à l’épanadiplose, on finit par se dire que le narrateur de Verre Cassé rappelle un peu celui de Black Bazar qui lui aussi s’interroge sur les raisons qui le poussent à écrire, et c’est certes moins l’obsession, plutôt vaine, de la conservation de la mémoire que le plaisir humble d’éprouver une liberté assez vierge à chaque fois pour que le narrateur de Verre Cassé, et de Black Bazar soit un homme dont ce serait le premier récit.



S.H



 

Verre Cassé, éditions du Seuil. Janvier 2005.

Black Bazar, éditions du Seuil. Janvier 2009.


Le Magazine des livres, novembre 2009.

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