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Stéphanie Hochet, le blog officiel

Presse,présentation, analyse des romans, articles, interviews littéraires


"L’Eternel mari", Dostoïevski, mars 2010

 Les nuits de Pétersbourg – à peine des nuits tant il y fait clair en cette période de l’année – sont-elles la cause de l’acrimonie de Veltchaninov, le personnage avec lequel s’ouvre ce roman de Dostoïevski ? Eduqué mais irascible, sarcastique mais pris de remords et souffrant de pertes de mémoire, l’homme qui n’est plus si jeune (38 ans) est un héros hyperdostoïevskien dévoré d’une fureur dont il cherche l’objet durant ces nuits infernales, peu propices au sommeil. Freud a dû se frotter les mains en lisant ce texte qui plonge d’emblée le lecteur dans une expérience psychanalytique soulignant le processus de remémoration et de culpabilité latente qui assaille le héros. Quelle est cette mauvaise conscience qui le réveille la nuit et lui fait croire qu’il a commis et dissimulé un crime dont il a tout oublié ? Hypocondrie, amnésie, dédoublement des pensées, les symptômes et les mots sont là, bienvenue dans la névrose dostoïevskienne qui observe les frémissements et le travail de représentation  d’un malade qui ne restera pas  sagement dans sa chambre en attendant que se calme son état, d’ailleurs Veltchaninov devrait se méfier des chambres, il pourrait perdre la vie dans la sienne à plusieurs reprises, son ennemi y rôde : Pavel Pavlovitch Troussotski, le mari qu’il a cocufié et qui recherche sa compagnie de la façon la plus ambigüe qui soit. Moins que les nuits claires sans doute, c’est la rencontre de Veltchaninov avec cet homme mystérieux qui est la cause de la résurgence d’un souvenir et du malaise qui l’inspire. Pourquoi parler de dédoublements des pensées pendant ces nuits de torture ? Sans doute parce que Veltchaninov, comme souvent les malades sensibles pressent l’origine de son mal. Le mal de Veltchaninov, c’est le double. (Vingt-quatre ans plus tôt, en 1846,  Dostoïevski écrivait Le Double, aussi traduit Le Sosie. Est-ce un hasard…) La vue d’un homme qu’il a croisé dans son passé et qu’il recroise depuis peu provoque chez lui un dégoût irraisonné. Le double suscite un sentiment d’inquiétante étrangeté selon les termes freudiens. On comprend dès les premières pages que Veltchaninov est un célibataire, un séducteur, et si on le place sur l’échiquier social ce type n’est pas non plus un faible, c’est un dominateur. Qui est son double ? Eh bien un mari trompé, un éternel mari comme il nomme ce genre d’individus faiblards, toujours époux, jamais amants. L’image de l’un renvoie à ce que l’autre pourrait être ou ce qu’il s’imagine être. Le problème, le mystère c’est que Pavel Pavlovitch Troussotski, bouffon dostoïevskien et cocu devant l’Eternel revient hanter celui qui est la cause de sa poussée de cornes et ses provocations ressemblent à un duel sans règle, sans morale, à des expériences sadiques. Il est venu chez moi hier, mû par le désir méchant, invincible, de me faire comprendre qu’il connaissait l’offense qui lui avait été faite et le nom de l’offenseur.

    Pas de femme dans cette histoire, si ce n’est celle qui a été l’épouse de l’un et l’amante de l’autre et qui est morte, et une jeune femme, double de la première qui devient à la fin du roman l’épouse de Pavel Pavlovitch Troussotski et serait sans doute bientôt l’amante de Veltchaninov, si l’histoire continuait.

    Une fois la femme écartée, le mari et l’amant deviennent un couple infernal, le rapprochement a un moment l’aspect d’une affection sournoise et nul doute que les intentions de l’époux trompé sont épouvantables : faire souffrir son rival en mettant en danger la petite fille que son épouse a eu après la liaison avec Veltchaninov mais que Pavel Pavlovitch a élevée comme son propre enfant. Une enfant qui paraît atteinte du haut mal, l’épilepsie dont souffrait Dostoïevski : elle est prise de convulsions, devient folle, tombe gravement malade, et meurt. Il faut dire que son père putatif avait pris l’habitude  de la traiter de bâtarde et de la pince[r] sur tout le corps... Une expérience sadique mène à l’autre.

    Les nuits de Pétersbourg sont claires à cette époque, au contraire  des intentions des personnages difficiles à saisir, ténébreuses. Les deux hommes sont rongés d’envie et de haine, tous les deux humiliés et offensés (titre d’un autre roman du même auteur), à tout jamais condamnés à endosser leur propre rôle, celui de l’amant et celui de l’éternel mari, de même que certaines femmes paraissent nées pour être infidèles à leur mari (…) c’est le mari qui est le responsable de leur premier amant. Ce dogmatisme du destin n’est-il pas déjà un premier symptôme de la folie des personnages dostoïevskiens ?

    L’Eternel mari est un roman moins philosophique et moins concerné par la déchéance sociale que les chefs-d’œuvre écrasants tels que Crime et Châtiment ou l’Idiot mais la folie et l’analyse des personnages y est aussi forte que dans ces « grands livres ». De même que Joseph Conrad avait écrit Le duel, texte à part et pourtant tellement typique de la nature de son œuvre, L’Eternel mari est une œuvre du romancier russe en quintessence. On peut aborder Dostoïevski sous l’angle théologique, puisque le Diable le taraude et que la rédemption l’obsède, on peut aussi voir les tableaux du mal moral qu’il a exprimé, la souffrance, les remords, les baisers qui voisinent avec les coups de couteau. Un roman qui ressemble au cerveau trépané d’un fou génial qui se pencherait devant un miroir et décrirait ce qu’il y voit.

 

 

S.H.

Le Magazine des livres, mars 2010

 

 

 

Roman publié en 1870.

La pléiade 145 pages.

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