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Stéphanie Hochet, le blog officiel

Presse,présentation, analyse des romans, articles, interviews littéraires


"O-Yoné et Ko-Haru" de Wenceslau de Moraes, récits.Mai 2010

    Il ne fait aucun doute que le Japon – il en va ainsi de tous les pays exotiques, mais c’est peut-être vrai pour le Japon comme pour aucun autre – n’est pas un pays fait pour les occidentaux.  Ainsi s’exprimait Wenceslau de Moraes, ancien consul du Portugal au Japon, lui qui avait abandonné sa nationalité portugaise, rejeté la civilisation occidentale dans son ensemble (jugée décadente) pour se fondre dans la société japonaise et vivre retiré dans la ville de Tokushima, une grande ville aux habitudes de village. C’était en 1913.

    L’éditeur français a réuni sous le titre de la nouvelle éponyme  O-Yoné et Ko-Haru une série de chroniques – dont certaines étaient publiées dans des journaux portugais-  dans lesquelles l’écrivain pose un regard ironique et tendre sur les coutumes des habitants du Soleil Levant. L’œuvre, publiée en 1923 (il avait 69 ans) est celle d’un homme saisi par la magie de ce pays et amoureux de deux femmes japonaises, la première O-Yoné, était une ancienne geisha qui devint son épouse et mourut d’une crise cardiaque en 1912, la seconde, Ko-Haru , rencontrée après la mort d’O-Yoné était la nièce de celle-ci, elle succomba à la tuberculose en 1916. Pour un homme qui avait voulu tourner le dos à l’Europe et à son époque, tous les prétextes à la saudade portugaise étaient là.

   Le long de ces récits, Wenceslau de Moraes se décrit comme un vieillard contemplatif, presque bien inséré dans la ville de Tokushima où les cendres de ces deux chères disparues ont été déposées. Il erre dans le véritable temple de l’éternité, nom poétique donné par les habitants de Tokushima à leur cimetière, raconte la rêverie de ses promenades qui ne sont pas un pèlerinage triste mais une source de consolation, un moment où renouer le lien avec les morts. Si la disparition de ces deux femmes aimées l’a rendu solitaire, ce n’est pas un état négatif, le narrateur y voit la source d’une exaltation des sens, grâce à cette vie recluse, ses émotions se dilatent, il sent croître son amour pour l’univers végétal et animal. C’est avec la même humanité qu’il converse avec son chat sur la cherté de la vie, le bon ou le mauvais temps, ou qu’il regarde son serpent domestique dont la gueule grande ouverte, vorace, lui évoque une vieillarde horrible. Il y a de la tendresse, de l’acuité, des éclats de rire dans chacune des nouvelles qui raconte une petite partie de son quotidien ou un aspect de la société japonaise dont il voudrait faire part aux lecteurs : la croyance que l’âme d’un mort peut réapparaître sous la forme d’un grillon bien vivant, le récit d’un samouraï qui sait aussi se battre sans son sabre, les habitudes cruelles des belles-mères japonaises dont le bonheur légal consiste à tenir leur bru en esclavage, les masseurs aveugles se déplaçant chez l’habitant, des éléments du paysage comme les cascades que les perceptions orientales désignent comme yin ou yang. Divin mélange d’influences bouddhiques où l’idée de métempsycose abolit les barrières entre vivants et morts, humains et animaux, et de sonorités mélancoliques d’un Portugais qui ne pouvait pas rejeter la saudade en même temps qu’il reniait sa nationalité.  Ce mélange-là est d’un charme fou.

Pour celui qui a su renoncer à tous les avantages liés à sa nationalité, aux honneurs, jusqu’aux plus simples bénéfices d’une retraite, la vie est à observer dans sa sobriété lumineuse pour ces mille petits riens qui enchantent, le charme d’un jardin avec son Butsudam, modeste autel bouddhique, la beauté d’un paysage, ou celle d’un simple morceau de charbon, la connivence, la fraternité qu’il éprouve pour l’orang-outang, homme des bois selon l’étymologie, maltraité dans un zoo, la chanson d’une mousmé (jeune fille) fredonnée depuis des millénaires, voilà où le mène l’exaltation liée à la solitude.

Petits tableaux réalisés par touches précises, d’une délicatesse ambigüe, mi mélancolique, mi ironique, voici la saudade nippone de Wenceslau de Moraes. A écouter, c’est du grand art.

 

S.H.

 

Textes écrits entre 1897 et 1928, réunis dans le recueil O-Yoné et Ko-Haru de Wenceslau de Moraes, publié chez Phébus, 2005.

139 pages.

 

"Le magazine des livres" mai 2010

 

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