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Stéphanie Hochet, le blog officiel

Presse,présentation, analyse des romans, articles, interviews littéraires


"La petite infante de Castille", de Montherlant

 

 

La petite infante de Castille aurait pu s’intituler Des Plaisirs…, titre que Colette avait pressenti pour son ouvrage avant de trouver le très beau Le pur et l’impur. Montherlant était un jouisseur. Il parle d’un voyage en train de Paris à Barcelone avec la jubilation d’un adolescent frondeur. Je tiens le début de La petite infante de Castille pour une des plus stupéfiantes ouvertures de roman. Barcelone est une ville de six cent mille deux cents âmes, et elle n’a qu’un urinoir. On devine si à certaines heures il a charge d’âmes. Mais je sens qu’il vaut mieux commencer d’une autre façon mon récit. Il y a là toute l’insolence et l’indépendance de cet écrivain qui savait être léger, espiègle, (mozartien aurait dit Sollers) mais aussi grave, dramatique avec La reine morte, et qui, par-dessus tout, aimait mêler les deux genres.

Des plaisirs, donc. Qu’ils soient ceux de Casanova : L’objet dort-il, se demande le narrateur attiré dans le train par un être (dont on ignore le sexe mais dont on sait qu’il est très jeune), s’ensuit un jeu de cache-cache avec les adultes sensés veiller sur l’objet. Pour le narrateur-auteur Montherlant : Cette peur, cette audace, cette prudence, ce délice […] Et ce regard, l’aube levée, qu’on pose sur l’objet, à la dérobée, pour savoir si on fut seul ou deux est un de ses jeux favoris.

Des plaisirs violents, également. Son amour pour la corrida à laquelle il s’adonne est un prétexte à ce voyage. Il a d’ailleurs été blessé au thorax dans un de ces face-à-face avec un taureau, mais cette fois-ci, s’il revient dans une arène c’est en temps que spectateur. Spectateur, pas acteur, comme dans la suite de cette histoire où il est l’observateur amoureux de celle qu’il appelle la petite infante de Castille. Et il n’aura de cesse de filer la métaphore de la corrida pour évoquer l’amour.

Je ne vois pas qui a le mieux parlé de l’Espagne. Montherlant s’y sent chez lui, ou plutôt il retrouve ses racines (sa famille est originaire de Catalogne), et comme souvent chez cet auteur, l’amour va de pair avec l’exaspération : Ah ! Catalogne, Catalogne hantée par le Nord, toi que je n’aime pas et que j’aime… Ses déambulations dans Barcelone sont à l’avenant, toute quête d’absolu rencontre sa réalité prosaïque : veut-il s’installer près d’un kiosque dans l’espoir d’une rencontre avec une belle personne de qui il pourrait contempler la descente de reins qu’il en est délogé par un bombardement de fientes d’oiseaux […]affligés de diarrhée chronique.

Cet écrivain était un poète. La forme concentrée de sa prose étonne et émeut. Parce que lui-même, au contact de la foule d’Espagne, s’étonne et s’émeut. On sait combien Montherlant était implacable avec les femmes (Les Jeunes filles, Pitié pour les femmes etc.) mais comment expliquer son amour pour les femmes du Sud dont il s’éprend jusqu’à la crise lyrique ? Il faut déguster sa déclaration aux Méditerranéennes : Je vous aime sans avoir trop le sentiment de m’abaisser. (Aurait-il enlevé le trop qu’on aurait pu croire qu’il n’était pas misogyne…) L’acuité de ses phrases nous incite à les relire, elles sont un miracle de simplicité et de justesse. J’aime particulièrement celle-ci : Trois heures. C’est l’heure où, à Madrid, des messieurs en grand deuil regardent avec attendrissement le cigare qu’ils viennent d’acheter.

Pour ce qui est de s’attendrir, le narrateur de La petite infante de Castille n’est pas en reste. Le prélude piquant était un pas de côté avant d’entrer dans le cœur du texte qui est une ode aux petites artistes du music-hall – autre point commun entre Colette et Montherlant est le talent avec lequel ils ont parlé de cet art, chacun dans leur style, mais des styles qui avaient des affinités. Quintessence de la nature catalane, une petite danseuse d’une maladresse émouvante transporte le narrateur, lui fait connaître la fièvre, revigore ses élans mystiques avec la seule grâce désarmante de ses entrechats. Ah, pensai-je, comment ne serait-on pas lesbienne ! Quelle nature anormale que celle qui, voyant cette beauté, ne la désirerait pas ! s’exclame le narrateur qui avait proclamé un peu plus haut : Je vous aime sans avoir trop le sentiment de m’abaisser. S’ensuivent des pages de lyrisme bouillonnant de projets qui ne seront que les fantasmes d’un narrateur qui préfèrera se dérober. C’était assez d’évocations pour laisser libre cours à sa sensualité.

 

S.H.

 

La petite infante de Castille 1929

La Pléiade.

 

 

Le Magazine des Livres janvier, février 2011.

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