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Stéphanie Hochet, le blog officiel

Presse,présentation, analyse des romans, articles, interviews littéraires


"Premier amour" de Beckett

    Après celui de Tourgueniev, il y aura celui d’Oates ; entre les deux, c’est Beckett qui raconte le seul amour dont la cristallisation semble éternelle aux écrivains : le premier.

   Si le titre est un hommage au livre le plus connu du romancier russe, la nouvelle de Beckett en est une version rugueuse et désabusée. D’emblée les dés sont jetés : « J’associe à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. » «  A tort ou à raison »  semble presque de trop, on dirait que l’esprit critique de l’auteur est intervenu au moment de mêler les corps de son père, un macchabée et celui d’une jeune femme nue. L’histoire d’amour naît dans un cimetière comme certaines fleurs poussent sur du fumier, même si ces fleurs-là ne sont pas des lys, mais des fleurs toutes simples.

    C’est dans la déréliction, le désespoir et le cynisme que le narrateur va connaître « l’affreux nom d’amour ». Après la mort du père, (certainement la seule personne avec qui il pouvait échanger « Il n’y avait que mon père et moi pour comprendre les tomates, dans cette maison. »), il est chassé de sa chambre par une espèce de meute humaine, erre dans les cimetières, un peu partout et rencontre près d’un canal une femme de petite vertu, appelée Lulu. Autour d’eux il ya des détritus et Lulu parle d’une voix fausse mais agréable.  Après la mort et la solitude, l’amour qui nait sur des immondices, et l’amoureux narrateur écrit le nom de sa chérie sur une bouse de génisse…

    Un manchon autour des mains de la dulcinée le fait pleurer, l’amour est un sentiment insupportable qui vous donne la bougeotte, et cette soudaine envie de déménager les meubles de l’appartement de Lulu rebaptisée Anne pour l’occasion. Lulu-Anne n’est même pas belle, elle louche et sa figure  « était comme suspendue entre la fraîcheur et le flétrissement », et pourtant c’était lui, l’affreux nom d’amour, tellement intolérable, qu’on prie que ça disparaisse. Et qu’on n’en parle plus comme dirait Céline.

    Pour qui s’intéresse à la période oblomovienne de Beckett, ce texte écrit en 1946 (mais publié seulement en 1970) est une œuvre incontournable, qui remet en question nos préjugés sur ce thème trop traité en littérature. Comme disait Yourcenar : « On parle trop d’amour, tout cela devient artificiel, de la crème fouettée ». Ce n’est pas le cas ici.

S.H.

 

Éditions de minuit. 56 Pages.

 

Le Magazine des livres novembre-décembre 2010

 

 

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