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Stéphanie Hochet, le blog officiel

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"Qui a peur de Stéphanie Hochet ?" par Giovanni Merloni.

Publié par Stéphanie Hochet sur 11 Janvier 2012, 13:47pm

1. « Qui a peur de Stéphanie Hochet ? »

Virginia WoolfJ’espère qu’on me pardonnera la citation provocatrice de la pièce Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee (1962), d’où on tira en 1966 un fameux film avecElizabeth Taylor et Richard Burton. Dans le titre de la pièce et du film, on jouait sur l’assonance entre Woolf (le nom de Virginia) et Wolf (le méchant loup des fables : Who is afraid of big bad wolf ?,Qui a peur du grand méchant loup ?). En ce temps-là, j’étais jeune et ne connaissais pas encore les livres de la grande écrivaine et polémiste anglaise. Donc, le fait que Virginia Woolf faisait peur pour ses critiques féroces me suffisait.
La lecture — quatre ans après — de Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007) de Stéphanie Hochet me pousse à reformuler une question pareille : « Qui a peur de Stéphanie Hochet ? », ou plutôt, « Quelle fonction a-t-elle, la peur, dans les écrits de Stéphanie Hochet ? ». Car la peur existe dans la plupart de ses textes et cette écrivaine s’est peut-être gagné une réputation de créatrice d’histoires dures, menaçantes, désespérées jusqu’au dénouement final. Comme c’est le cas pour Je ne connais pas ma force, dont le titre pourrait aussi représenter très efficacement la nature et l’esprit de la plupart des personnages animant ses romans.
Mais, au contraire de ses personnages, Stéphanie Hochet connaît bien « sa » force, qui ne réside pas dans les chocs que souvent provoquent les histoires qu’elle invente. Car son but n’est jamais celui de nous bouleverser ou faire peur sans une raison. La véritable force de cette écrivaine est dans le courage de son regard. Elle ne se dérobe jamais à la vue de ce qui se passe dans le film quotidien qui coule dramatiquement devant ses yeux. Au contraire, elle ose carrément y entrer pour en extraire ses personnages, qui sont à l'origine bien réels. Elle les observe de l’intérieur, pour en maîtriser les pulsions et les rêves, pour les comprendre et les faire comprendre. Elle en a parfois peur. Car tout ce qu’on ne connaît pas peut faire d'abord peur, à elle aussi. 
D'ailleurs, ses choix démontrent qu’elle n’a aucun intérêt à s’occuper de maux qui restent impunis ou de gens perturbés qui restent figés dans des situations qui n'évoluent pas. Stéphanie Hochet cherche les fleurs qui jaillissent du mal pour en faire des romans sombres, psychologiques et poétiques tout à fait particuliers, où l'on nous contraint à des passages de plus en plus difficiles et nous oblige, enfin, à espérer.

2. Je ne connais pas ma force  

Je ne connais pas ma force, livreAvant de m’exprimer de façon spécifique sur Je ne connais pas ma force, un livre que j’ai beaucoup aimé et juge une petite perle de la littérature française contemporaine, je me permets d’ouvrir une parenthèse sur le premier impact que ce livre a eu sur moi.
Je n’ai aucune difficulté à avouer mon tempérament craintif quant aux situations extrêmes — comme c’est le cas de la mort annoncée par une tumeur touchant des organes vitaux —, à avouer aussi une intarissable phobie pour les animaux morts, en particulier les oiseaux (je fais toujours des bonds en arrière quand je vois un pigeon écrasé par une voiture dans la rue). Donc, quand j’ai pris dans mes mains le roman de Stéphanie Hochet, j’ai dû d’abord enlever la couverture avec le canari raide mort et rester ensuite « en garde » face à la possibilité de rencontrer les redoutables situations que ce mot « tumeur au cerveau » suggérait à mon esprit délicat.
Mais, après quelques pages, la lecture de ce livre a coulé parfaitement et je me suis trouvé tout à fait rassuré. En fait, ce livre ne parle pas de « tumeur au cerveau » ni d’oiseaux morts. Ou bien, il en parle, mais dans les limites strictes de la nécessité. En plus, l’acceptation de la mort et de toutes les horreurs possibles ne comporte aucune complaisance envers la réalité de nos jours, souvent plate et sans espoir. D’ailleurs, les livres de Stéphanie Hochet ne se servent jamais d’effets spéciaux : ils reconduisent chaque histoire à la dimension temporelle et corporelle d’une vie humaine. 
Cependant, j'ai dû faire face à une troisième provocation, qui, au cours de la lecture de ce livre, allait pourtant se révéler un de ses primordiaux points forts. Après l’entrée en scène de cette tumeur, « foncée et poreuse comme une truffe » et, ensuite, du sentiment qu’un destin tragique touchera tôt ou tard le canari Tristan — autrement dit Sale Besogne —, un fait encore plus bouleversant s'invite dans la vie du protagoniste, Karl Vogel, un jeune français de 15 ans. Karl décide d’accueillir en lui des anticorps capables de prendre part à la terrible guerre contre le « corps étranger » de la tumeur : il décide « … de lutter contre ce malaise métaphysique en puisant de la force dans le plus grand conteneur d’énergies primitives : l’armée… Dès lors, je devins le Führer de mon corps. ». Il adopte sans hésitation une nouvelle identité, tout à fait inacceptable pour son cercle familial, en épousant sans réserve l’idéologie nazie de l’extermination.
D’ailleurs, au cours de la lecture, on est conduit, de façon tout à fait « agréable », à donner le juste poids aux choses, à ne pas se faire épouvanter par ce qui se passe — de façon réelle ou tout à fait imaginaire — dans le corps et dans l’âme de cet être de quinze ans qui est obligé, en définitive,  de créer un filtre entre le monde extérieur et lui-même. Et sa « course aux armes » se traduit en une pensée qu’il n’a pas honte de d'énoncer noir sur blanc : « J'ai fait de mon corps une guerre, tous les coups sont permis ».
Cette idée d’un corps humain qui devient champ de bataille est un très brillant point de départ. Car il n’y a pas de bataille plus incertaine que l’affrontement entre la vie et la mort. Mais aussi parce qu’en cette bataille, où évidemment « tous les coups sont permis », au sujet concerné — et au lecteur avec lui — il peut bien arriver de voir s’installer aussi, dans ce même champ, un Tribunal appelé à porter un jugement sur les forces en train de s'affronter. 
Et c’est avec cette idée de bataille que Je ne connais pas ma force m’a conquis, en me rappelant d’abord l’importance de la mémoire, des souvenirs de toutes les horreurs que l’humanité a subies, ensuite la valeur du doute, qu’on ne doit jamais sacrifier sur les autels de fois absolues et inoxydables, enfin le courage, qu’il faut avoir devant les faiblesses ou les méchancetés des autres.
Ce choix « inquiétant » de Stéphanie Hochet n’a d'ailleurs rien à voir avec certaines œuvres littéraires, cinématographiques ou théâtrales de nos jours, où la dimension de l’horreur se révèle souvent gratuite et où le négationnisme de la Shoah risque de regagner du terrain, en accréditant une réécriture impossible de l’Histoire. Ce livre dit le contraire, du début à la fin, car il nous aide à exploiter notre mémoire. Et parfois, en lisant certaines pages de ce roman à contre-jour, on a même l’impression d’entendre les vers poignants de Primo Levi (Si c’est un homme, Primo Levi, Julliard 1987) :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous  
Je trouve donc tout à fait correct et intelligent cet effort de Stéphanie Hochet, qui, pour essayer d’en comprendre l’origine et le parcours néfaste, a eu la force d’assumer comme des maux nécessaires les risques que la seule mémoire des atrocités nazies peut entraîner. D’un côté parce que le phénomène néo-nazi, surtout chez les jeunes, se présente cycliquement dans nos sociétés, toujours avec la même gueule redoutable. D'un autre côté parce que les pulsions de destruction et d’autodestruction sont des conséquences typiques de toute rupture interpersonnelle et sociale. 
La suite de l'article sur la Toile de Pandore :

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